Amor Driss Dokman: « L’art est partout! »

Amor Dris Dokman est l’un des artistes les plus originaux de sa génération. Son « truc », c’est le détournement d’objets du quotidien pour créer des œuvres d’art uniques et de plus en plus appréciées en Algérie et à l’étranger. Verre pilé, toile de jute, masques, bouteilles, écharpes ou, pour sa dernière exposition, cravates… Dokman opère une véritable métamorphose sur ces objets qui deviennent méconnaissables au milieu d’une explosion de formes et de couleurs. Loin de s’enfermer dans cette technique, l’artiste explore aussi le dialogue avec d’autres formes artistiques comme la danse, l’artisanat ou encore l’art rupestre. Il a poussé cette envie de dialogue jusqu’à signer des tableaux à deux mains lors d’une expérience unique en son genre en collaboration avec Farida Sellal. Bref, l’ouverture et la curiosité ne sont pas les moindres qualités de Dokman. Il nous a accueilli dans son atelier algérois, un petit appartement qui peine à contenir les nombreuses toiles de cet artiste prolifique, pour une discussion passionnée et passionnante. A 49 ans, Dokman n’est pas près de mettre sa révolte, ni son enthousiasme, au placard. Il évoque, entre deux coups de gueules sur les difficultés de la vie d’artiste en Algérie, son parcours et sa conception de l’art comme l’engagement d’une vie.       

Formation : autodidacte ?

Mon premier diplôme était dans le paramédical et j’ai travaillé dans le domaine mais le soir je faisais en même temps l’Ecole supérieure des beaux-arts. Mes parents étaient contre, pour eux l’art ne fait pas vivre. Au bout d’une année et demie j’ai arrêté l’école des beaux-arts, parce que je ne m’y retrouvais pas. Ensuite, j’ai passé un concours et fait une formation de 3 ans d’enseignant en arts plastiques. J’ai fait par ailleurs beaucoup de formation dans des écoles privées. Je ne sais pas si on peut appeler ça « autodidacte ».

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Le pari de vivre de son art

Depuis 2000 je vis carrément de la peinture, avant j’avais enseigné dans un collège à la Casbah pendant 11 ans et  beaucoup travaillé dans le domaine associatif. J’ai commencé à exposer à partir de 1995. J’ai fait par ailleurs beaucoup de copies sur les peintres orientalistes, particulièrement Etienne Dinet qui était une bonne école pour moi. C’est un peintre que j’apprécie énormément et qui vivait en plus dans ma ville natale de Boussaâda.

Vivre de la peinture en Algérie est quand même très dur. Les musiciens, les chanteurs ou les gens du théâtre on quand même plus d’opportunités. Pour monter une exposition on est souvent obligé de tout faire soi-même. A Alger ou Oran on arrive à exposer mais c’est très difficile de le faire dans les autres villes du pays. Pour ma dernière exposition que j’avais répartie entre le Palais de la Culture et le Institut Français d’Alger, je voulais la faire bouger à travers le territoire national. Mais c’était impossible alors qu’on a des espaces extraordinaires qui sont pratiquement vides.

Le style Dokman ?

Je ne sais pas si j’ai un style. Il y a un manque terrible de critiques d’art en Algérie. C’est aux spécialistes de définir le style d’un artiste. Pour ma part je crois qu’il y a surtout un travail avec des influences de l’environnement, du vécu et des autres écoles artistiques. Pour moi, toutes les écoles artistiques sont intéressantes. Pour en revenir au style, selon mes clients, ma touche apparaît surtout quand je travaille sur des sujets réalistes. En général, la technique, le format, la texture et le graphisme changent par rapport au sujet que je choisis.

Durant les expositions on vient souvent me dire : « je n’ai pas compris ». Ma réponse est toujours la même : « Est-ce qu’il faut comprendre un morceau de musique sans paroles ? » C’est surtout une sensation et une émotion. Eh bien mon travail c’est pareil. Il ne faut pas être pressé et laisser le regard s’imprégner de l’image.

Amor Driss Dokman: cravates (Métamorphoses)

Tout a commencé avec un quota de cravates que j’ai trouvé à El Harrach…

Mains, visages, cravates, danse… A chaque exposition une thématique

Le choix d’une thématique est inspiré de la vie de tous les jours. Je travaille sur deux à trois sujets en même temps c’est pour cela que je suis prolifique. Je saute d’un sujet à l’autre pour ne pas m’ennuyer. A chaque fois c’est un nouveau souffle.

En ce moment je prépare un travail sur la musique. La maison où j’habite appartenait à un pianiste. J’ai trouvé des partitions complètements froissées jetées dans le débarras. La propriétaire allait les jeter alors je les ai prises et j’ai décidé de fabuler sur le monde de la musique. Cela peut être les musiciens, l’écriture, l’ambiance de la musique, la fête… Je ne sais pas encore mais tout vient du déclic, d’une rencontre avec des objets.

Avant j’avais travaillé sur des « talismans » : c’était des bouteilles de vin avec des signes berbères en volume, du fil de fer autour, le tout surmonté d’un « œil » que j’ai fabrique avec des miroirs découpés. Cela fait des petites sculptures uniques.

La dernière exposition « Métamorphoses », tout a commencé avec un quota de cravates que j’ai trouvé à El Harrach. Ca a fait tilt, et j’ai eu l’idée de faire un travail sur les gens qui ont porté ces cravates. J’ai vu différents personnages : des diplomates, des politiciens, des voleurs… Mais une fois que c’est décomposé et monté cela donnait complètement autre chose. Il y a toujours un moment d’inspiration qui mène vers un processus de création imprévu. Tout n’est pas réfléchi à l’avance.

Pourquoi les objets de récupération ?

Les objets me permettent de sortir de l’ordinaire et casser le côté classique que peut avoir la peinture. Actuellement, l’Algérie est un peu en retard dans le domaine artistique. Jusqu’en 88 disons, on était encore très à la page par rapport à nos voisins et aux pays du Tiers-monde. Sur le marché on demande surtout de la peinture classique et des copies de tableaux orientalistes. Il y a un retard sur l’éducation du regard.

Je suis comme une éponge, j’avale des choses. J’ai une mauvaise mémoire des chiffres et des noms mais mon regard capte tous les détails : dans les escaliers, dans la rue, dans un musée, un défilé de mode… Un moment il y a une petite réflexion, un déclic et ça donne le sujet.

Je vous raconte une petite anecdote. Cela fait huit ans on avait cassé le pare-brise d’un ami. Quand j’ai vu la texture du verre cassé je lui ai demandé de ne pas y toucher. J’ai récupéré les débris de verre et ça a fait un tableau abstrait.

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L’art, ce n’est pas « faire joli »

La peinture ce n’est pas de la décoration. Quand on place un objet de décoration, au bout d’un moment on ne le voit plus. Mais une œuvre d’art est unique et elle continue à interpeller le regard tous les jours.

L’art est partout. Une pièce d’artisanat peut être artistique si elle est unique. Cette envie de dialoguer avec d’autres disciplines artistiques ou autres me vient aussi de mon parcours. J’ai été enseignant, je suis un ancien scout, j’ai travaillé dans le domaine associatif en utilisant l’art… Mon parcours m’a appris que le dialogue et l’ouverture sont nécessaires dans la vie.

En outre, l’artiste a besoin d’ouverture, il a besoin de voir ce qui se fait ailleurs. Quand on reste dans son monde, on a l’impression d’être le nombril du monde au niveau de la créativité. Dans le domaine culturel plus c’est ouvert, plus la créativité est importante. C’est indispensable.

La contrainte pour redoubler de créativité

Je pense que l’artiste doit soumettre son intelligence et sa créativité à la gymnastique de la contrainte pour créer. C’est vrai qu’on est moins libre quand on choisit un sujet ou qu’on travaille par rapport à une contrainte. Dans l’histoire de l’art, vous trouvez pleins de peintres qui on fait des affiches publicitaires par exemple. A partir d’une demande, l’artiste doit créer tout en respectant des contraintes. Vous avez Gustav Klimt qui a été le premier à placer un homme nu dans une affiche. Cela avait suscité beaucoup de bruit en son temps mais il l’avait quand même fait.

Par ailleurs, quand on vit de son art, il y a un moment où on est obligé de travailler selon des commandes. Vous avez ceux qui font de « la peinture de chevalet » par plaisir et ceux qui vivent de leur peinture. Dans ce cas on doit accepter de faire un effort pour répondre à des demandes. Et cela pousse aussi à se dépasser et à sortir de ses habitudes. J’ai travaillé par exemple pour l’illustration de contes et c’était une expérience très enrichissante pour moi.

Le plasticien ne fait pas que de la peinture. On peut dessiner des modèles pour le design des meubles, des motifs pour les tissus, des bijoux… Le peintre peut toucher à d’autres métiers en parallèle. L’aménagement est aussi du domaine artistique. Regardez nos vitrines en Algérie. Elles sont moches ! Si on fait appel à un artiste pour les aménager, non seulement la vitrine sera plus belle mais la vente sera plus intéressante pour le commerçant.

Travailler en Algérie, un combat de tous les jours

Je porte le prénom de Amor Driss. Il s’agit d’un ami de mon oncle mort en martyr. Mon oncle avait demandé à sa sœur de donner le nom de son ami à son enfant. Cela vous impose une certaine responsabilité. Ma famille a énormément donné pour la libération du pays. Aujourd’hui ceux qui ont participé à la révolution n’en parlent pas beaucoup mais de temps en temps ils me disent : « Nous notre combat était clair et net. Le vôtre est plus dur. C’est le combat de tous les jours pour améliorer la vie des algériens ». Par ailleurs, mon père a beaucoup travaillé dans les scouts et mon frère a donné pratiquement toute sa vie pour l’alphabétisation et la protection des orphelins à Boussaâda. La décision de continuer à travailler en Algérie vient aussi de cette influence familiale.

Entretien réalisé par Walid Bouchakour (Moh Kafka)

Paru initialement dans le quotidien Reporters.

Lazhar Hakkar : « Aucune philosophie, aucune poésie ne peut égaler l’expression d’un visage »

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Nous avons rencontré le peintre Lazhar Hakkar au Musée national d’art moderne et contemporain (MAMA) où il expose actuellement ses toiles sous le titre « Traversée de la mémoire ». Le visage émacié et le regard perçant, l’homme est à l’image de ses œuvres : sans fioritures. Dans une discussion où se mêlent coups de gueule, profonde franchise et cinglante ironie, l’artiste évoque sa conception de la peinture et ses réflexions sur la vie artistique en Algérie.  

1972 2012, une rétrospective au MAMA 30 ans après votre première exposition, trop tôt ou trop tard ?
Personnellement je ne considère pas cette exposition comme une rétrospective. La rétrospective je la ferai d’ici une dizaine ou une quinzaine d’années si Dieu le veut. Les gens parlent de rétrospective mais pour moi c’est seulement une période de ma vie qui s’étend principalement sur les années 2000. Toutefois pour créer un lien entre ce que je fais et ce que je faisais on ajouté des tableaux de périodes antérieures. C’est pour cela que les gens parlent de rétrospective. Mais c’est peu, ce n’est même pas le dixième de ce que j’ai fait pendant ces 30 ans.

Comment s’est faite la sélection des 300 œuvres exposées ?
J’ai justement fait un documentaire, avec Kamel Boualem, pour montrer le déroulement de cette sélection. J’estime qu’il est nécessaire de montrer cela. Les gens pensent qu’il suffit de parler à Djehich (directeur du MAMA, ndlr), d’être son ami, pour exposer. C’est faux ! De toutes les expositions que j’ai organisées, c’est la plus difficile. Il faut voir la sélection rigoureuse et les longues discussions avec Mohamed Djehich. Je dis aux artistes qui veulent exposer au MAMA qu’ils seront soumis à un traitement digne d’un musée qui veut prendre quelqu’un dans ses cimaises. Exposer dans un musée n’est pas facile. Il a fallu beaucoup de temps pour la scénographie, une centaine de personnes qui ont travaillé dessus à plein temps : un véritable chantier. Moi-même je pensais qu’il s’agissait simplement d’accrocher des œuvres aux murs. Mais, rien que pour installer le tissu blanc qui recouvre les murs, c’était un travail colossal.

De 1954 aux inondations de Bab el Oued en passant par les essais nucléaires de Reggane vous investissez des évènements de l’histoire algérienne dans vos œuvres. Comment l’évènement influe-t-il sur votre création ?
Je les sens en tant qu’être humain. Ce n’est pas le fruit d’une décision, le tableau vient tout seul. J’étais là, j’ai senti, je l’ai mis dans mon tableau. Prenons la toile « Khenchla 54 »,  j’y ai dessiné des femmes et des enfants. Je suis un de ces enfants. A cette époque j’avais vu et senti mais rien compris. C’est après en 1972 que je me suis remémoré des choses que j’ai peintes avec beaucoup de sincérité et sans artifices. Ces toiles ne sont pas faites pour être vendues, elles sont le fruit de sentiments.
Autre exemple, les inondations de Bab el Oued. J’étais à Sidi Bou Said, en Tunisie, le jour des inondations. Et j’ai peint mon tableau le jour même. Il n’y a pas de décision en art. Il y a un sentiment qui vous guide, qui vous ordonne de vous lever et de peindre. C’est le cœur qui guide tout cela. Personne ne peut venir m’ordonner de peindre, mais si je sens le besoin de peindre, je peux me lever à tout moment et partir dans mon atelier pour concrétiser une idée. C’est cela la vie d’un peintre. Celui qui veut faire une nature morte peut à la limite décider mais une peinture de sentiment, une peinture humaine, c’est un autre problème. En observant un visage on se rend compte qu’il dit beaucoup de choses. Si on essaie de comprendre, c’est tout un monde. Aucune philosophie, aucune poésie ne peut égaler l’expression d’un visage. Avec l’art on peut capter des moments extraordinaires. Heureux ceux qui peuvent sentir ces moments de vérité et de grande sensibilité. Les autres, malheureux, ne comprennent rien à la peinture.

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Dans vos œuvres récentes vous proposez des suites, des « séquences », sur un même thème ou encore une grande fresque constituée de plusieurs tableaux. Est-ce une manière d’introduire la narration dans votre travail ?
Narration… Un bien grand mot qui finalement ne veut pas dire grand-chose. Je raconte une histoire, parlons d’une histoire qui se raconte. Et oui, la série de toiles est le seul moyen de le faire. On ne peut pas raconter une histoire en une seule toile, c’est pratiquement impossible. Avec une toile on a fabriqué un tableau, une image mais on n’a pas raconté d’histoire, on ne l’a même pas commencé. Une histoire se raconte sur vingt ou trente tableaux. Et encore, on se rapproche seulement de son histoire, de ses sentiments. Mais une fois les tableaux exposés on se dit que la narration n’est pas terminée, c’est là où elle commence.
Quand je connais mon histoire et qu’elle est mûre je peux commencer la narration. J’essaie d’abord de me familiariser avec mon histoire. A présent, je ne connais pas encore mon histoire. Je découvre des images. Maintenant que les toiles sont hors de mon atelier, mon histoire prend une autre dimension, une autre forme. Je me demande même si c’est toujours « mon histoire » qui se raconte sur des murs aussi blancs que ceux du MAMA. Mon histoire, je la raconte dans la poussière, dans un désordre graphique, dans le désordre de mon atelier.
En découvrant mes toiles exposées au MAMA j’ai eu une idée : j’ai dit au directeur du MAMA que la prochaine fois je n’exposerai pas de tableaux, je prendrai un bidon de peinture noire et je dessinerai sur tous les murs du MAMA. Je dessinerai mon histoire directement sur les murs. Là ce sera de la narration. Mais pour le moment, je ne connais pas encore parfaitement mon histoire.

On remarque la récurrence de visages effacés dans toute votre œuvre. Quel est leur secret ?
Ce sont eux qui racontent l’histoire. Ce n’est pas moi. Tout ce qu’on peut dire ou faire est senti ou imaginé par l’être humain. Je ne suis pas contre l’abstrait, c’est un autre genre d’écriture. Mais là je parle d’un peuple. C’est de la narration ! Les visages témoignent d’une histoire que je ne connais pas forcément. Je ne peux pas m’inspirer d’un mur. Toute la force et toute la délicatesse du monde est dans le visage, dans le regard, dans cette manière d’écrire. Oui, le visage écrit. A chaque seconde son expression change plusieurs fois : étonnement, interrogation, ravissement…  C’est sa manière d’écrire.
Le visage a une importance capitale pour moi. Je tiens à dire que mon visage, je ne le dessine pas en tant que designer mais en tant que peintre. Mes têtes racontent des histoires et cela est important.

Avec le réalisateur Boualem Kamel, vous nous invitez dans votre atelier. Racontez-nous cette aventure…
Ce film est le travail d’une année. Je tire chapeau a mon ami Boualem Kamel d’avoir accepté mon idée et de l’avoir développé sur plus de 200 heures de film durant une année de travail au sein de mon atelier. Je voulais que les gens sachent ce qu’est un atelier de peinture. Rien n’est secret dans un atelier, il n’y a pas de métier (sanaa) à défendre ou à cacher. Ouvrez les ateliers ! Dans tous les pays du monde, les ateliers sont ouverts.
A l’avenir j’organiserai des résidences de peintre. Des peintres viendront passer un mois ou deux avec moi pour travailler ensemble. Je veux changer les choses. Beaucoup de peintres travaillent chacun dans son coin et restent malheureusement ignorés du grand public !

Justement, comment jugez-vous la visibilité des artistes en Algérie ?
On n’a pas le droit d’enfermer les œuvres. On n’a pas le droit de laisser ses tableaux cachés à la maison. Si on a un tableau, il faut le montrer au public. Si on n’a pas les moyens, il faut les trouver. On doit sortir l’artiste de cette situation d’assisté. L’artiste est un travailleur comme un autre, qu’il se débrouille par lui-même. Pas besoin d’être traité en tant que « malade ». Certes il faut donner des espaces et des moyens, mais seulement à ceux qui ont quelque chose à montrer, une histoire à raconter.
Les gens sont assoiffés de voir. Avec cette exposition j’ai vu une grande affluence. On dit que les Algériens ne comprennent pas l’art. C’est faux ! Ils veulent comprendre, mais ne trouvent pas les lieux adéquats. C’est aux artistes d’exposer. Cessez de jouer aux artistes, soyez des artistes. Il ne suffit pas d’avoir les cheveux ébouriffés ou de mettre un foulard autour du cou… Non. Tu es artiste quand tu montres ton œuvre. En dehors de ton œuvre tu n’es rien. C’est par ses artistes, par ses intellectuels qu’un peuple est mis en valeur. Chacun de nous doit prendre en considération la création, l’art.
Il faut apprendre aux gens à se prendre en charge. Se prendre en charge ce n’est pas manger ou se vêtir. C’est ce rendre compte qu’on est un pays de 35 millions de gens qui pensent. Pas seulement l’intellectuel ou l’artiste, l’homme du peuple a aussi une pensée saine et noble.

En parlant de se prendre en main, vous aviez lancé une galerie avec Lynda Bellatrech, qu’est devenu ce projet ?
J’ai laissé tomber au bout d’une année. Je ne suis pas fait pour gérer et animer une galerie.  J’ai horreur de penser argent. Passer huit heures à parler argent ne m’intéresse pas. C’est pour cela que j’ai abandonné. Une galerie, c’est une organisation très sérieuse. Ce n’est pas un endroit où on vend des tableaux. Je me suis retrouvé en situation de vendeur de tableaux. Mon but n’était pas de vendre mes tableaux. Mon but était ailleurs. D’ailleurs, je n’ai as touché un sou de cette galerie. Mais à mon exposition, ce qui m’a étonné c’est que le soir même j’avais vend une vingtaine d’œuvres. Cela prouve que l’Algérie va bien sur ce plan. Il lui faut seulement des artistes.
Moi, je continue à raconter mon histoire. Et puis, qu’on cesse de fabriquer de « beaux tableaux ». La peinture ce n’est pas les beaux tableaux, c’est l’histoire qu’on raconte, c’est un langage, un discours, une communication. Tu apprends à connaître ton entourage, tes origines. C’est tout cela la peinture. Pas un beau tableau accroché au salon d’un milliardaire. Une toile vendue est une toile emprisonnée puisqu’elle n’est plus visible. Et c’est grave.

Comment voyez-vous le marché de l’art en Algérie ?
Je souhaiterais qu’on ouvre des galeries et qu’on réfléchisse au sujet. Dans bien des pays l’art fait partie intégrante de l’économie. Il faut créer un marché. Les Marocains ont commencé, les Tunisiens avaient commencé avant les bouleversements que connaît le pays. Nous, nous avons failli avoir un marché durant les années 90 mais il n’y a plus rien. C’est maintenant qu’il faut le créer. Je pense qu’avec tout ce que fait le MAMA nous pouvons créer un marché de l’art. Un marché sain pas un marché de voleurs. Avec des relations entre les artistes et les galeristes. Des relations saines, des relations artistiques avant d’être mercantiles. La peinture c’est aussi le plaisir de communiquer avec l’autre.

En parallèle de l’exposition, vous organisez des ateliers dessin avec les enfants. Ce partage est important pour vous ?
Oui c’est très important. C’est un droit qu’ont les enfants sur moi. Je souhaiterais que tout artiste qui organise une exposition ou une rencontre fasse participer les enfants. Ne serait-ce que leur donner l’occasion de s’exprimer pour qu’ils sachent que l’écriture intérieure est importante. Le premier étonné par le dessin que fait l’enfant est l’enfant lui-même. Des choses qu’il ne connaît pas sortent de lui et il continue à dessiner pour se découvrir. Il doit être pris encharge par ceux qui savent ce qu’est l’expression artistique. Et un enfant qui sait dessiner est un enfant équilibré et heureux. Il prend conscience qu’il y a quelque chose de plus important que sa personne en tant que petit volume dans le monde.

Des projets ?
Pour la création artistique, les choses se font d’elles-mêmes, sans problème. Mais dans ma vie d’artiste, je veux aider mes amis à exposer. Je sais ce que c’est qu’organiser une grande exposition et je souhaiterais que tous mes amis artistes en fassent l’expérience. Il y a énormément de peintres à montrer. Il faut que les institutions aillent les chercher et non pas attendre que les artistes viennent les voir. Aujourd’hui les Occidentaux viennent en Algérie pour découvrir nos artistes…
Le MAMA a beaucoup fait en ce sens. Avec ce musée les artistes apprennent ce que c’est que travailler. On ne fait pas une exposition avec 40 tableaux qu’on accroche aux murs. C’est aussi une scénographie, l’édition de véritables livres d’art… Je tire mon chapeau aux organisateurs de cette exposition. C’est tout cela que je veux partager avec les autres artistes.

Entretien réalisé par Walid Bouchakour
Paru initialement dans le quotidien Reporters