Lazhar Hakkar : « Aucune philosophie, aucune poésie ne peut égaler l’expression d’un visage »

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Nous avons rencontré le peintre Lazhar Hakkar au Musée national d’art moderne et contemporain (MAMA) où il expose actuellement ses toiles sous le titre « Traversée de la mémoire ». Le visage émacié et le regard perçant, l’homme est à l’image de ses œuvres : sans fioritures. Dans une discussion où se mêlent coups de gueule, profonde franchise et cinglante ironie, l’artiste évoque sa conception de la peinture et ses réflexions sur la vie artistique en Algérie.  

1972 2012, une rétrospective au MAMA 30 ans après votre première exposition, trop tôt ou trop tard ?
Personnellement je ne considère pas cette exposition comme une rétrospective. La rétrospective je la ferai d’ici une dizaine ou une quinzaine d’années si Dieu le veut. Les gens parlent de rétrospective mais pour moi c’est seulement une période de ma vie qui s’étend principalement sur les années 2000. Toutefois pour créer un lien entre ce que je fais et ce que je faisais on ajouté des tableaux de périodes antérieures. C’est pour cela que les gens parlent de rétrospective. Mais c’est peu, ce n’est même pas le dixième de ce que j’ai fait pendant ces 30 ans.

Comment s’est faite la sélection des 300 œuvres exposées ?
J’ai justement fait un documentaire, avec Kamel Boualem, pour montrer le déroulement de cette sélection. J’estime qu’il est nécessaire de montrer cela. Les gens pensent qu’il suffit de parler à Djehich (directeur du MAMA, ndlr), d’être son ami, pour exposer. C’est faux ! De toutes les expositions que j’ai organisées, c’est la plus difficile. Il faut voir la sélection rigoureuse et les longues discussions avec Mohamed Djehich. Je dis aux artistes qui veulent exposer au MAMA qu’ils seront soumis à un traitement digne d’un musée qui veut prendre quelqu’un dans ses cimaises. Exposer dans un musée n’est pas facile. Il a fallu beaucoup de temps pour la scénographie, une centaine de personnes qui ont travaillé dessus à plein temps : un véritable chantier. Moi-même je pensais qu’il s’agissait simplement d’accrocher des œuvres aux murs. Mais, rien que pour installer le tissu blanc qui recouvre les murs, c’était un travail colossal.

De 1954 aux inondations de Bab el Oued en passant par les essais nucléaires de Reggane vous investissez des évènements de l’histoire algérienne dans vos œuvres. Comment l’évènement influe-t-il sur votre création ?
Je les sens en tant qu’être humain. Ce n’est pas le fruit d’une décision, le tableau vient tout seul. J’étais là, j’ai senti, je l’ai mis dans mon tableau. Prenons la toile « Khenchla 54 »,  j’y ai dessiné des femmes et des enfants. Je suis un de ces enfants. A cette époque j’avais vu et senti mais rien compris. C’est après en 1972 que je me suis remémoré des choses que j’ai peintes avec beaucoup de sincérité et sans artifices. Ces toiles ne sont pas faites pour être vendues, elles sont le fruit de sentiments.
Autre exemple, les inondations de Bab el Oued. J’étais à Sidi Bou Said, en Tunisie, le jour des inondations. Et j’ai peint mon tableau le jour même. Il n’y a pas de décision en art. Il y a un sentiment qui vous guide, qui vous ordonne de vous lever et de peindre. C’est le cœur qui guide tout cela. Personne ne peut venir m’ordonner de peindre, mais si je sens le besoin de peindre, je peux me lever à tout moment et partir dans mon atelier pour concrétiser une idée. C’est cela la vie d’un peintre. Celui qui veut faire une nature morte peut à la limite décider mais une peinture de sentiment, une peinture humaine, c’est un autre problème. En observant un visage on se rend compte qu’il dit beaucoup de choses. Si on essaie de comprendre, c’est tout un monde. Aucune philosophie, aucune poésie ne peut égaler l’expression d’un visage. Avec l’art on peut capter des moments extraordinaires. Heureux ceux qui peuvent sentir ces moments de vérité et de grande sensibilité. Les autres, malheureux, ne comprennent rien à la peinture.

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Dans vos œuvres récentes vous proposez des suites, des « séquences », sur un même thème ou encore une grande fresque constituée de plusieurs tableaux. Est-ce une manière d’introduire la narration dans votre travail ?
Narration… Un bien grand mot qui finalement ne veut pas dire grand-chose. Je raconte une histoire, parlons d’une histoire qui se raconte. Et oui, la série de toiles est le seul moyen de le faire. On ne peut pas raconter une histoire en une seule toile, c’est pratiquement impossible. Avec une toile on a fabriqué un tableau, une image mais on n’a pas raconté d’histoire, on ne l’a même pas commencé. Une histoire se raconte sur vingt ou trente tableaux. Et encore, on se rapproche seulement de son histoire, de ses sentiments. Mais une fois les tableaux exposés on se dit que la narration n’est pas terminée, c’est là où elle commence.
Quand je connais mon histoire et qu’elle est mûre je peux commencer la narration. J’essaie d’abord de me familiariser avec mon histoire. A présent, je ne connais pas encore mon histoire. Je découvre des images. Maintenant que les toiles sont hors de mon atelier, mon histoire prend une autre dimension, une autre forme. Je me demande même si c’est toujours « mon histoire » qui se raconte sur des murs aussi blancs que ceux du MAMA. Mon histoire, je la raconte dans la poussière, dans un désordre graphique, dans le désordre de mon atelier.
En découvrant mes toiles exposées au MAMA j’ai eu une idée : j’ai dit au directeur du MAMA que la prochaine fois je n’exposerai pas de tableaux, je prendrai un bidon de peinture noire et je dessinerai sur tous les murs du MAMA. Je dessinerai mon histoire directement sur les murs. Là ce sera de la narration. Mais pour le moment, je ne connais pas encore parfaitement mon histoire.

On remarque la récurrence de visages effacés dans toute votre œuvre. Quel est leur secret ?
Ce sont eux qui racontent l’histoire. Ce n’est pas moi. Tout ce qu’on peut dire ou faire est senti ou imaginé par l’être humain. Je ne suis pas contre l’abstrait, c’est un autre genre d’écriture. Mais là je parle d’un peuple. C’est de la narration ! Les visages témoignent d’une histoire que je ne connais pas forcément. Je ne peux pas m’inspirer d’un mur. Toute la force et toute la délicatesse du monde est dans le visage, dans le regard, dans cette manière d’écrire. Oui, le visage écrit. A chaque seconde son expression change plusieurs fois : étonnement, interrogation, ravissement…  C’est sa manière d’écrire.
Le visage a une importance capitale pour moi. Je tiens à dire que mon visage, je ne le dessine pas en tant que designer mais en tant que peintre. Mes têtes racontent des histoires et cela est important.

Avec le réalisateur Boualem Kamel, vous nous invitez dans votre atelier. Racontez-nous cette aventure…
Ce film est le travail d’une année. Je tire chapeau a mon ami Boualem Kamel d’avoir accepté mon idée et de l’avoir développé sur plus de 200 heures de film durant une année de travail au sein de mon atelier. Je voulais que les gens sachent ce qu’est un atelier de peinture. Rien n’est secret dans un atelier, il n’y a pas de métier (sanaa) à défendre ou à cacher. Ouvrez les ateliers ! Dans tous les pays du monde, les ateliers sont ouverts.
A l’avenir j’organiserai des résidences de peintre. Des peintres viendront passer un mois ou deux avec moi pour travailler ensemble. Je veux changer les choses. Beaucoup de peintres travaillent chacun dans son coin et restent malheureusement ignorés du grand public !

Justement, comment jugez-vous la visibilité des artistes en Algérie ?
On n’a pas le droit d’enfermer les œuvres. On n’a pas le droit de laisser ses tableaux cachés à la maison. Si on a un tableau, il faut le montrer au public. Si on n’a pas les moyens, il faut les trouver. On doit sortir l’artiste de cette situation d’assisté. L’artiste est un travailleur comme un autre, qu’il se débrouille par lui-même. Pas besoin d’être traité en tant que « malade ». Certes il faut donner des espaces et des moyens, mais seulement à ceux qui ont quelque chose à montrer, une histoire à raconter.
Les gens sont assoiffés de voir. Avec cette exposition j’ai vu une grande affluence. On dit que les Algériens ne comprennent pas l’art. C’est faux ! Ils veulent comprendre, mais ne trouvent pas les lieux adéquats. C’est aux artistes d’exposer. Cessez de jouer aux artistes, soyez des artistes. Il ne suffit pas d’avoir les cheveux ébouriffés ou de mettre un foulard autour du cou… Non. Tu es artiste quand tu montres ton œuvre. En dehors de ton œuvre tu n’es rien. C’est par ses artistes, par ses intellectuels qu’un peuple est mis en valeur. Chacun de nous doit prendre en considération la création, l’art.
Il faut apprendre aux gens à se prendre en charge. Se prendre en charge ce n’est pas manger ou se vêtir. C’est ce rendre compte qu’on est un pays de 35 millions de gens qui pensent. Pas seulement l’intellectuel ou l’artiste, l’homme du peuple a aussi une pensée saine et noble.

En parlant de se prendre en main, vous aviez lancé une galerie avec Lynda Bellatrech, qu’est devenu ce projet ?
J’ai laissé tomber au bout d’une année. Je ne suis pas fait pour gérer et animer une galerie.  J’ai horreur de penser argent. Passer huit heures à parler argent ne m’intéresse pas. C’est pour cela que j’ai abandonné. Une galerie, c’est une organisation très sérieuse. Ce n’est pas un endroit où on vend des tableaux. Je me suis retrouvé en situation de vendeur de tableaux. Mon but n’était pas de vendre mes tableaux. Mon but était ailleurs. D’ailleurs, je n’ai as touché un sou de cette galerie. Mais à mon exposition, ce qui m’a étonné c’est que le soir même j’avais vend une vingtaine d’œuvres. Cela prouve que l’Algérie va bien sur ce plan. Il lui faut seulement des artistes.
Moi, je continue à raconter mon histoire. Et puis, qu’on cesse de fabriquer de « beaux tableaux ». La peinture ce n’est pas les beaux tableaux, c’est l’histoire qu’on raconte, c’est un langage, un discours, une communication. Tu apprends à connaître ton entourage, tes origines. C’est tout cela la peinture. Pas un beau tableau accroché au salon d’un milliardaire. Une toile vendue est une toile emprisonnée puisqu’elle n’est plus visible. Et c’est grave.

Comment voyez-vous le marché de l’art en Algérie ?
Je souhaiterais qu’on ouvre des galeries et qu’on réfléchisse au sujet. Dans bien des pays l’art fait partie intégrante de l’économie. Il faut créer un marché. Les Marocains ont commencé, les Tunisiens avaient commencé avant les bouleversements que connaît le pays. Nous, nous avons failli avoir un marché durant les années 90 mais il n’y a plus rien. C’est maintenant qu’il faut le créer. Je pense qu’avec tout ce que fait le MAMA nous pouvons créer un marché de l’art. Un marché sain pas un marché de voleurs. Avec des relations entre les artistes et les galeristes. Des relations saines, des relations artistiques avant d’être mercantiles. La peinture c’est aussi le plaisir de communiquer avec l’autre.

En parallèle de l’exposition, vous organisez des ateliers dessin avec les enfants. Ce partage est important pour vous ?
Oui c’est très important. C’est un droit qu’ont les enfants sur moi. Je souhaiterais que tout artiste qui organise une exposition ou une rencontre fasse participer les enfants. Ne serait-ce que leur donner l’occasion de s’exprimer pour qu’ils sachent que l’écriture intérieure est importante. Le premier étonné par le dessin que fait l’enfant est l’enfant lui-même. Des choses qu’il ne connaît pas sortent de lui et il continue à dessiner pour se découvrir. Il doit être pris encharge par ceux qui savent ce qu’est l’expression artistique. Et un enfant qui sait dessiner est un enfant équilibré et heureux. Il prend conscience qu’il y a quelque chose de plus important que sa personne en tant que petit volume dans le monde.

Des projets ?
Pour la création artistique, les choses se font d’elles-mêmes, sans problème. Mais dans ma vie d’artiste, je veux aider mes amis à exposer. Je sais ce que c’est qu’organiser une grande exposition et je souhaiterais que tous mes amis artistes en fassent l’expérience. Il y a énormément de peintres à montrer. Il faut que les institutions aillent les chercher et non pas attendre que les artistes viennent les voir. Aujourd’hui les Occidentaux viennent en Algérie pour découvrir nos artistes…
Le MAMA a beaucoup fait en ce sens. Avec ce musée les artistes apprennent ce que c’est que travailler. On ne fait pas une exposition avec 40 tableaux qu’on accroche aux murs. C’est aussi une scénographie, l’édition de véritables livres d’art… Je tire mon chapeau aux organisateurs de cette exposition. C’est tout cela que je veux partager avec les autres artistes.

Entretien réalisé par Walid Bouchakour
Paru initialement dans le quotidien Reporters

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Rido Bayonne : « L’Afrique sera le centre du monde»

Rido Bayonne : « L’Afrique sera le centre du monde»

Dernière interview de la série Panaf 2010. Rido Bayone que j’avais rencontré complètement pas hasard dans le hall de l’hôtel où il résidait. J’avoue que je ne le connaissais pas. Un évènement bizarre s’est passé: Il m’avait pris pour son fils!.. Ce sont des choses qui arrivent. On avait donc bien rigolé et puis on a discuté un peu et de là j’en ai fait ce petit entretien. Après notre rencontre J’ai écouté la musique de ce monsieur et ça vaut vraiment le détour. Ce musicien est selon l’expression consacré un touche-à-tout génial.

Rido Bayonne, musicien d’exception originaire du Congo et découvreur de talents en Afrique et dans le monde. Rencontré dans son hôtel au dernier jour du Panaf, il retrace pour nous son parcours artistique particulier ainsi que le bilan et les perspectives qu’il tire de son expérience au festival panafricain.

Aujourd‘hui, dernier jour du festival, quelles impressions gardez-vous des concerts que vous avez donnés ?

Quand je vois des jeunes qui ne sont pas forcément initiés apprécier mon travail ça me fait un grand plaisir. Ma musique n’est pas accessible aux gens qui ne réagissent pas, qui ne se mettent pas dans un contexte d’échange. Notre musique a permis de créer un échange, y compris avec les musiciens qui acquièrent les moyens de comprendre ce genre de musique, et ensemble apporter un échange avec le public. Donc l’initiation est pour le public, les musiciens et pour moi aussi parce que je découvre des paramètres que je n’avais pas prévu lors de l’écriture. Le public algérien est un public très jeune, les plus âgés devaient avoir 25 ou 30 ans, et le fait qu’ils m’aient adopté pendant les trois concerts que j’ai donné me flatte énormément et me touche. Je repars avec plein d’émotions.

Comment définiriez-vous le genre de musique que vous jouez ?
C’est une musique qui correspond à mon parcours. J’ai quitté mes parents à cinq ans et mon pays, le Congo, à dix ans. Et depuis, je sillonne le monde tout seul. Je n’ai pas été éduqué, j’ai grandi seul dans la rue. Quand je vois un enfant de dix ans aujourd’hui, avec les moyens qu’il a, je me dis que c’est un génie par rapport à l’enfant de dix ans d’il y a soixante ans. Dans mon parcours, j’ai bénéficié de l’héritage qui est le notre, nous les enfants de l’Afrique. Cet héritage c’est le rythme. A ce rythme, j’ai associé l’harmonie que j’ai travaillé en Occident et puis une nouvelle technique que j’ai élaboré aux USA. Cela donne ce que j’appellerai du Jazz Funk, c’est une musique assez réfléchie. C’est ce mélange, ce parcours que je mets en musique, qui me permet d’être différent  (moi qui n’aime pas la monotonie) et de promouvoir la diversité. Cette diversité interpelle beaucoup de gens parce que c’est la musique d’aujourd’hui et on peut en vivre à condition de la faire pour les gens qui l’écoutent. Moi je partage ce que j’ai en moi avec mon public : si je fais une musique où je mélange des cordes, une flûte traversière et des percussions arabes ou indiennes, je ne me demande pas qui va l’écouter ? Ou qui va l’acheter ?, je la partage avec qui veut l’entendre. C’est après que les connaisseurs prennent le relais pour la commercialiser. Je navigue avec ma diversité culturelle et les gens commencent à accepter mes conceptions musicales.

Une musique enracinée en Afrique ?
Absolument. Même les musiques qu’on évoque dans le monde : le jazz, le funk, le reggae, le blues, le rythm and blues… Il s’agit de musiques issues du continent africain. Que les uns et les autres interprètent à leur manière ou y apportent leurs idées c’est leur droit mais les bases de ces musiques restent africaines.

Et le festival panafricain permet une réappropriation de cet héritage ?
C’est une réorientation vers nous-mêmes ; parce qu’on ne connait pas assez cet héritage. Ce n’est pas normal que nous soyons étrangers à notre propre musique. Ce soir je vais écouter un orchestre symphonique qui rassemble des jeunes venus de divers pays africains et puis une chorégraphie créée pour l’occasion. La symphonie aussi est une histoire de cœur, de relation et de transmission. C’est très bien que ce genre d’opération se fasse. C’est marrant qu’il faille venir jusqu’ici en Algérie pour le voir alors que dans d’autres pays il ne se passe rien. Donc, bravo l’Algérie ! Malgré tout ce que le pays a enduré, aujourd’hui il se redresse.

Rido Bayonne
Comment voyez-vous l’avenir de  l’Afrique?
Il est temps de revendiquer nos valeurs. Il fut un temps où on avait tous les yeux et les oreilles tournés ailleurs, vers l’Occident. Je suis heureux de constater que plein de gens prennent l’Afrique comme modèle, les gens s’intéressent à ce qui se passe en Afrique et nous imitent… Un jour l’Afrique sera le centre du monde parce que c’est ici que l’homme est né. Les sociétés étrangères s’installent en masse chez nous, tout le monde vient se servir ici. On donne nos richesses à tout le monde et on nous réclame de l’argent en plus. Cela doit cesser. Mais même s’ils appauvrissent le continent ils n’arriveront pas jusqu’au bout. Il faut que nous soyons intelligents, qu’on accorde nos violons, qu’on soit plus unis. Les trois lettres O U A doivent prendre leur pleine signification, il faudrait qu’un jour on ait des Etats Unis d’Afrique pour que les choses aillent bien pour nous.

Et la culture montre l’exemple…
Oui, la musique est faite pour ça, et par son biais on peut régler quelques problèmes. Il y a des gens qu’on brime, qu’on empêche de parler à cause de leurs idées. En musique, en littérature, en peinture, on ne peut pas empêcher un artiste de créer. On a cette liberté et nous la mettons à profit pour exprimer ce que nous pensons et permettre à tout un chacun de s’éveiller par la musique et de prendre conscience qu’il y a des choses à faire. La prise de conscience doit être générale.

Moh Kafka

Pour en savoir plus:

http://www.ridobayonne.com/

Interview: Djamel Laroussi, le Jazz algérianisé !

Djamel Laroussi, voilà un artiste qui mérite beaucoup de respect. Non seulement pour son talent mais aussi pour sa solide formation musicale. Même s’il fait un peu trop le fou sur scène, ce gars est vraiment un musicien d’exception.

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Voici une interview que j’avais réalisée après le Festival Panafricain d’Alger de 2009…


Un jour après la clôture du festival, quel bilan faites-vous ?

C’était un travail colossal qui a nécessité une grande préparation. J’ai fait pas mal d’interviews, j’ai rencontré des artistes de divers horizons et disciplines. Des spectacles de grande qualité étaient accessibles au public. C’est un grand effort qui a été fourni, chacun a apporté sa voix avec ou sans aide. Bravo à tout le monde.

Et si on parlait de vos passages à vous. A l’Esplanade par exemple où c’était pour le moins mémorable …

Oui absolument. En tout j’avais trois projets : j’ai fait un très bon concert avec mon groupe, le public était présent et il chantait avec moi, tout le monde était content. Le deuxième projet c’est le groupe L’An Jazz : l’idée était de réunir des algériens qui savent faire du Jazz. Il faut savoir qu’à la base il y a peu d’algériens qui maitrisent ce style mais leur nombre augmente et c’est tant mieux. J’ai donc formé un sextet avec : Smail Benhohou au piano ; Tarik Gasmi à la basse ; Nacim Brahimi au saxophone alto qui est né et a grandi en France mais qui a toute sa famille à Bab el Oued,  j’étais très heureux de découvrir (un peu grâce au Panaf) cet excellent jazzman algérien ; pour certains arrangements où j’avais besoin d’un autre saxophone j’ai pris Chico Freeman qui est un grand saxophoniste  de Jazz ; à la batterie il devait y avoir Nacer Menia, un très bon batteur algérien qui habite à Alger, on avait longtemps répété en Allemagne, tout était prêt mais il a eu un empêchement donc j’ai pris Mokhtar Samba (sénégalo-marocain) pour le remplacer et cela s’est très bien passé. Voilà c’est cela le groupe l’An Jazz. Vu qu’on a beaucoup répété, on a l’intention d’enregistrer un album très prochainement. Le projet consiste à algérianiser des standards de Jazz parce qu’il faut savoir que le Jazz possède des codes précis, le Jazz est une école !

Et votre expérience avec l’An Jazz est l’occasion d’inculquer cette culture jazz au public…

Exactement, il faut rappeler que le jazz est une musique aux rythmes ternaires et c’est très proche de notre musique ; le fameux rythme Berouali par exemple qui est ce qu’on appelle un 6/8. Pour parler technique, le swing du jazz consiste à accentuer le troisième temps du triolet. Notre musique aussi est basée sur des triolets mais avec un accent sur le deuxième. Donc j’ai pris des standards de jazz assez connus avec une écriture typique et je les ai algérianisés en mettant l’accent sur le deuxième temps au moment du thème et en gardant le swing jazz pour l’improvisation. J’ai pris sciemment des thèmes à structures différentes et je les ai algérianisés avec des musiciens algériens, Mokhtar Samba et Chico Freeman qui découvrait notre musique.

Et votre troisième projet c’est de produire la formation Chouyoukh ?

Oui, les Chouyoukh du raï. On avait fait déjà un concert dans le cadre du grand festival Rio Loco (France). C’était un super concert, on avait répété pendant trois semaines, on a travaillé sur l’arrangement des morceaux pendant plusieurs mois, on a été à Alger, Oran Sidi Bel Abbes… Cela s’est très bien passé. Chouyoukh, c’est un peu le Buena Vista Social club du raï. J’aurais voulu avoir plus de chouyoukhs du raï mais c’était assez dur parce que la plupart ont d’autres repères musicaux…

Justement, est-ce que la fusion se fait facilement ?

Pour moi et mes musiciens oui, parce qu’on a l’habitude de jouer dans les divers styles de musique algérienne. Mais pour les chanteurs (Boutaiba Sghir et Bouteldja Belkacem) il fallait réarranger un peu les morceaux pour qu’ils  se sentent à l’aise. C’est-à-dire que dans leur partie, il fallait faire roots comme on dit et puis plus moderne dans la partie instrumentale. Donc c’est de la musique moderne et un retour aux sources du raï en même temps. J’ai joué aussi un duo avec Botaïba sur le titre Dendana de  son album qui est sorti il y a de cela un mois. D’autre part, j’ai proposé aussi quelques groupes pour la programmation de ce festival et cela s’est très bien passé. Le public  algérien est vraiment extraordinaire. Je le dis moi, je ne suis peut-être pas objectif, mais Chico Freeman l’a dit lui-même dans une interview. Cela est très réconfortant pour les musiciens. Le long travail des arrangements, des répétitions et de la préparation est récompensé par cela.

Le dénominateur commun de tous ces projets semble être de trouver une formule algérienne de Jazz…

Absolument, c’est exactement cela. Il y a 40 ans, lors du premier festival panafricain il n’y avait pratiquement pas de Jazzmen. Il y avait Archie Sheep certes qui jouait avec une troupe Touarègue, chacun jouait sa musique de son côté. Il n’y avait pas vraiment de fusion, juste d’un côté du Jazz et de l’autre de la musique algérienne. Dans mon projet au contraire, j’ai pris des standards de jazz avec une structure bien précise et différents les uns des autres. Donc, si vous faites écouter cela à un musicologue il vous dira que Djamel a choisi vraiment une large gamme de structures dans le jazz et en a donné une vision algérienne. On a pris les morceaux et berouelnahoum (joué sur un rythme Berouali). Et c’était une surprise pour un habitué du jazz comme Chico Freeman.

Et le nom l’An Jazz, d’où vient-il ?

Eh bien, c’est landjass (la poire en arabe). Quand on a eu l’idée de créer un groupe de jazz pour l’Algérie on cherchait un nom. Sur le moment j’ai dit L’An-Jazz pour rigoler et c’est resté comme ça !

Que souhaitez-vous pour la culture en Algérie ?

Je parlerai de musique parce que c’est ce que je connais. Il faut qu’il y ait plus de scènes pour les jeunes groupes. Ils doivent se créer un public et puis en tant que musicien rester soi-même. Et puis plus de studios pour pouvoir s’enregistrer en Algérie.

Moh Kafka

Pour plus d’infos visitez le site officiel de Djamel Laroussi

William Klein évoque son documentaire réalisé à Alger

William Klein: « Panaf 69 était une des grandes dates de l’histoire africaine »


William Klein, l’un des plus grands photographes du monde, le réalisateur du chef d’oeuvre cinématographique sur le Panaf 69, l’enfant terrible de la photo américaine… Voilà tout ce qui me traversait l’esprit en retrouvant, dans un coin de la salle Cosmos Alpha, ce vieux bonhomme facétieux.

William Klein alger

Le Bad boy a pris quelques années mais sa fraicheur et son intelligence restent intacts. Le personnage est certes très décontracté mais il est surtout perfectionniste (il était satisfait de la projection mais regrettait que quelques centimètres de pellicule n’apparaissaient pas sur le haut de l’écran !). Nous avons eu le privilège de lui poser quelques questions tandis qu’il visionnait la version remasterisée de son film mythique: Festival panafricain d’Alger 2009.

Comment s’est décidée votre participation au premier Festival Panafricain?

On m’a demandé de le faire. Le ministre de l’époque Mohammed Esseddik Benyahia et Mahiéddine Moussaoui ministre chargé de la culture. J’avais à ma disposition plusieurs équipes et un hélicoptère. J’ai accepté bien sûr.

Quelle place occupe le film « Festival panafricain d’Alger 1969 » dans votre filmographie?

C’est l’un des plus importants je crois. Ça parle de beaucoup de choses. Le film décrit une époque. J’ai été très ému en revoyant les images d’un vieux monsieur algérien tout habillé de blanc, la moustache grisonnante et qui tient avec son tambourin un rythme impeccable sur lequel Archie Shepp fait des arabesques avec son saxophone.

Que pensez-vous de la version remasterisée?

La qualité de l’image est incomparable par rapport au premier. D’autre part, dans la première version je voulais tout montrer. Certains révolutionnaires africains menaçaient de saboter mon film si je ne les diffusais pas (rire). Je les aurais diffusés de toute façon. Aujourd’hui on a refait le montage pour que le film soit plus lisible.

Vous qui étiez fortement engagé dans la revendication des droits civiques auprès des afro-américain, comment voyez-vous l’Amérique de Barack Obama?

Je pense que finalement on a un président dont nous sommes fiers plutôt qu’un président dont on avait honte. Pendant huit ans on avait Bush et c’était épouvantable. Avec Barrack Obama je pense que l’Amérique va changer. D’ailleurs, il passe quand à Alger ? (rire)

Votre film répond à la question: Qu’est-ce que la culture africaine? Par : « La culture africaine sera révolutionnaire ou nesera pas africaine ! ». Comment répondriez-vous à la même question aujourd’hui?

Je ne sais pas. Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une culture africaine d’ensemble. Certains pays s’en sortent très bien et d’autres non.

moh kafka Klein

Là c'est moi qui fait "le-fan-super-lourd" devant monsieur Klein!

Comment voyez-vous le festival panafricain?

Le premier panafricain était une urgence. C’était nécessaire d’affirmer la culture africaine, beaucoup de pays étaient encore colonisés. Donc c’était un acte révolutionnaire. Pour moi c’était une des grandes dates de l’histoire africaine. L’Afrique ne pouvait pas s’en passer. Aujourd’hui c’est différent, il s’agit plus de spectacles que d’autre chose. Je n’ai rien contre les spectacles mais il n’y a pas l’urgence qu’il y avait en 1969.

A quel évènement allez-vous assister dans ce deuxième festival?

Je vais tout de suite aller voir le défilé de mode à L’Aurassi. Je ne voudrais pas rater ça.

Moh Kafka