Amor Driss Dokman: « L’art est partout! »

Amor Dris Dokman est l’un des artistes les plus originaux de sa génération. Son « truc », c’est le détournement d’objets du quotidien pour créer des œuvres d’art uniques et de plus en plus appréciées en Algérie et à l’étranger. Verre pilé, toile de jute, masques, bouteilles, écharpes ou, pour sa dernière exposition, cravates… Dokman opère une véritable métamorphose sur ces objets qui deviennent méconnaissables au milieu d’une explosion de formes et de couleurs. Loin de s’enfermer dans cette technique, l’artiste explore aussi le dialogue avec d’autres formes artistiques comme la danse, l’artisanat ou encore l’art rupestre. Il a poussé cette envie de dialogue jusqu’à signer des tableaux à deux mains lors d’une expérience unique en son genre en collaboration avec Farida Sellal. Bref, l’ouverture et la curiosité ne sont pas les moindres qualités de Dokman. Il nous a accueilli dans son atelier algérois, un petit appartement qui peine à contenir les nombreuses toiles de cet artiste prolifique, pour une discussion passionnée et passionnante. A 49 ans, Dokman n’est pas près de mettre sa révolte, ni son enthousiasme, au placard. Il évoque, entre deux coups de gueules sur les difficultés de la vie d’artiste en Algérie, son parcours et sa conception de l’art comme l’engagement d’une vie.       

Formation : autodidacte ?

Mon premier diplôme était dans le paramédical et j’ai travaillé dans le domaine mais le soir je faisais en même temps l’Ecole supérieure des beaux-arts. Mes parents étaient contre, pour eux l’art ne fait pas vivre. Au bout d’une année et demie j’ai arrêté l’école des beaux-arts, parce que je ne m’y retrouvais pas. Ensuite, j’ai passé un concours et fait une formation de 3 ans d’enseignant en arts plastiques. J’ai fait par ailleurs beaucoup de formation dans des écoles privées. Je ne sais pas si on peut appeler ça « autodidacte ».

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Le pari de vivre de son art

Depuis 2000 je vis carrément de la peinture, avant j’avais enseigné dans un collège à la Casbah pendant 11 ans et  beaucoup travaillé dans le domaine associatif. J’ai commencé à exposer à partir de 1995. J’ai fait par ailleurs beaucoup de copies sur les peintres orientalistes, particulièrement Etienne Dinet qui était une bonne école pour moi. C’est un peintre que j’apprécie énormément et qui vivait en plus dans ma ville natale de Boussaâda.

Vivre de la peinture en Algérie est quand même très dur. Les musiciens, les chanteurs ou les gens du théâtre on quand même plus d’opportunités. Pour monter une exposition on est souvent obligé de tout faire soi-même. A Alger ou Oran on arrive à exposer mais c’est très difficile de le faire dans les autres villes du pays. Pour ma dernière exposition que j’avais répartie entre le Palais de la Culture et le Institut Français d’Alger, je voulais la faire bouger à travers le territoire national. Mais c’était impossible alors qu’on a des espaces extraordinaires qui sont pratiquement vides.

Le style Dokman ?

Je ne sais pas si j’ai un style. Il y a un manque terrible de critiques d’art en Algérie. C’est aux spécialistes de définir le style d’un artiste. Pour ma part je crois qu’il y a surtout un travail avec des influences de l’environnement, du vécu et des autres écoles artistiques. Pour moi, toutes les écoles artistiques sont intéressantes. Pour en revenir au style, selon mes clients, ma touche apparaît surtout quand je travaille sur des sujets réalistes. En général, la technique, le format, la texture et le graphisme changent par rapport au sujet que je choisis.

Durant les expositions on vient souvent me dire : « je n’ai pas compris ». Ma réponse est toujours la même : « Est-ce qu’il faut comprendre un morceau de musique sans paroles ? » C’est surtout une sensation et une émotion. Eh bien mon travail c’est pareil. Il ne faut pas être pressé et laisser le regard s’imprégner de l’image.

Amor Driss Dokman: cravates (Métamorphoses)

Tout a commencé avec un quota de cravates que j’ai trouvé à El Harrach…

Mains, visages, cravates, danse… A chaque exposition une thématique

Le choix d’une thématique est inspiré de la vie de tous les jours. Je travaille sur deux à trois sujets en même temps c’est pour cela que je suis prolifique. Je saute d’un sujet à l’autre pour ne pas m’ennuyer. A chaque fois c’est un nouveau souffle.

En ce moment je prépare un travail sur la musique. La maison où j’habite appartenait à un pianiste. J’ai trouvé des partitions complètements froissées jetées dans le débarras. La propriétaire allait les jeter alors je les ai prises et j’ai décidé de fabuler sur le monde de la musique. Cela peut être les musiciens, l’écriture, l’ambiance de la musique, la fête… Je ne sais pas encore mais tout vient du déclic, d’une rencontre avec des objets.

Avant j’avais travaillé sur des « talismans » : c’était des bouteilles de vin avec des signes berbères en volume, du fil de fer autour, le tout surmonté d’un « œil » que j’ai fabrique avec des miroirs découpés. Cela fait des petites sculptures uniques.

La dernière exposition « Métamorphoses », tout a commencé avec un quota de cravates que j’ai trouvé à El Harrach. Ca a fait tilt, et j’ai eu l’idée de faire un travail sur les gens qui ont porté ces cravates. J’ai vu différents personnages : des diplomates, des politiciens, des voleurs… Mais une fois que c’est décomposé et monté cela donnait complètement autre chose. Il y a toujours un moment d’inspiration qui mène vers un processus de création imprévu. Tout n’est pas réfléchi à l’avance.

Pourquoi les objets de récupération ?

Les objets me permettent de sortir de l’ordinaire et casser le côté classique que peut avoir la peinture. Actuellement, l’Algérie est un peu en retard dans le domaine artistique. Jusqu’en 88 disons, on était encore très à la page par rapport à nos voisins et aux pays du Tiers-monde. Sur le marché on demande surtout de la peinture classique et des copies de tableaux orientalistes. Il y a un retard sur l’éducation du regard.

Je suis comme une éponge, j’avale des choses. J’ai une mauvaise mémoire des chiffres et des noms mais mon regard capte tous les détails : dans les escaliers, dans la rue, dans un musée, un défilé de mode… Un moment il y a une petite réflexion, un déclic et ça donne le sujet.

Je vous raconte une petite anecdote. Cela fait huit ans on avait cassé le pare-brise d’un ami. Quand j’ai vu la texture du verre cassé je lui ai demandé de ne pas y toucher. J’ai récupéré les débris de verre et ça a fait un tableau abstrait.

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L’art, ce n’est pas « faire joli »

La peinture ce n’est pas de la décoration. Quand on place un objet de décoration, au bout d’un moment on ne le voit plus. Mais une œuvre d’art est unique et elle continue à interpeller le regard tous les jours.

L’art est partout. Une pièce d’artisanat peut être artistique si elle est unique. Cette envie de dialoguer avec d’autres disciplines artistiques ou autres me vient aussi de mon parcours. J’ai été enseignant, je suis un ancien scout, j’ai travaillé dans le domaine associatif en utilisant l’art… Mon parcours m’a appris que le dialogue et l’ouverture sont nécessaires dans la vie.

En outre, l’artiste a besoin d’ouverture, il a besoin de voir ce qui se fait ailleurs. Quand on reste dans son monde, on a l’impression d’être le nombril du monde au niveau de la créativité. Dans le domaine culturel plus c’est ouvert, plus la créativité est importante. C’est indispensable.

La contrainte pour redoubler de créativité

Je pense que l’artiste doit soumettre son intelligence et sa créativité à la gymnastique de la contrainte pour créer. C’est vrai qu’on est moins libre quand on choisit un sujet ou qu’on travaille par rapport à une contrainte. Dans l’histoire de l’art, vous trouvez pleins de peintres qui on fait des affiches publicitaires par exemple. A partir d’une demande, l’artiste doit créer tout en respectant des contraintes. Vous avez Gustav Klimt qui a été le premier à placer un homme nu dans une affiche. Cela avait suscité beaucoup de bruit en son temps mais il l’avait quand même fait.

Par ailleurs, quand on vit de son art, il y a un moment où on est obligé de travailler selon des commandes. Vous avez ceux qui font de « la peinture de chevalet » par plaisir et ceux qui vivent de leur peinture. Dans ce cas on doit accepter de faire un effort pour répondre à des demandes. Et cela pousse aussi à se dépasser et à sortir de ses habitudes. J’ai travaillé par exemple pour l’illustration de contes et c’était une expérience très enrichissante pour moi.

Le plasticien ne fait pas que de la peinture. On peut dessiner des modèles pour le design des meubles, des motifs pour les tissus, des bijoux… Le peintre peut toucher à d’autres métiers en parallèle. L’aménagement est aussi du domaine artistique. Regardez nos vitrines en Algérie. Elles sont moches ! Si on fait appel à un artiste pour les aménager, non seulement la vitrine sera plus belle mais la vente sera plus intéressante pour le commerçant.

Travailler en Algérie, un combat de tous les jours

Je porte le prénom de Amor Driss. Il s’agit d’un ami de mon oncle mort en martyr. Mon oncle avait demandé à sa sœur de donner le nom de son ami à son enfant. Cela vous impose une certaine responsabilité. Ma famille a énormément donné pour la libération du pays. Aujourd’hui ceux qui ont participé à la révolution n’en parlent pas beaucoup mais de temps en temps ils me disent : « Nous notre combat était clair et net. Le vôtre est plus dur. C’est le combat de tous les jours pour améliorer la vie des algériens ». Par ailleurs, mon père a beaucoup travaillé dans les scouts et mon frère a donné pratiquement toute sa vie pour l’alphabétisation et la protection des orphelins à Boussaâda. La décision de continuer à travailler en Algérie vient aussi de cette influence familiale.

Entretien réalisé par Walid Bouchakour (Moh Kafka)

Paru initialement dans le quotidien Reporters.

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Un blog américain parle de notre duo

J’ai découvert avec surprise notre interprétation (moi et mon frère) d’une musique de Piazzolla intitulée Café 1930 (tirée de la suite « Histoire du Tango ») sur un blog américain spécialisé dans la musique de Piazzolla. Et l’article m’a franchement fait plaisir.

Il commence ainsi: « Existe-t-il un chemin d’Alger au Carnegie Hall? Si ce n’est pas le cas, il devrait et ces deux jeunes musiciens devraient y être… Ils proposent une version très classique de Café 1930 de la suite Histoire du Tango »

Plus loin: « La vidéo est assez simple mais la balance sonore est bonne. La vraie raison de ce choix est la grande musicalité de l’interprétation. Les deux jouent comme un seul musicien – La synchronisation est parfaite. Le vibrato de la flûte est parfait, il met en avant l’émotion de cette musique sans entraver la mélodie. La partie guitare est très bien jouée -excellente technique (remarquez les glissando)- chaque note a la durée qui lui appartient. Ces jeunes gens prennent merveilleusement leur temps et laissent la musique s’exprimer, on se croirait un matin de 1930 dans café de San Telmo. »

Vers la fin l’auteur compare les Frères Bouchakour (moi et mon frère flûtiste) aux Frères Assad. Bon là il va trop loin même si ça me fait plaisir! Mais le tout est vraiment encourageant.

Voici l’article en question: Café 1930 – Bouchakour Brothers

Et voici l’interprétation de Café 1930 par les Bouchakour Brothers (gardons ce nom ça fait américain:)


Interview: Hassan Tabar, les secrets de la musique iranienne

On continue avec les musiques de l’Axe du Mal (selon la définition des USA). Après la musique extrêmement riche de l’Afghanistan présenté par Khaled Arman (lire interview) nous passons à l’Iran. La musique iranienne et ses racines millénaires. Et c’est le très bon joueur de Santour Hassan Tabar qui nous introduit dans le monde passionnant de cette musique.

Entretien: Hassan Tabar, Les secrets de la musique iranienne

Hassan Tabar

Hassan Tabar

On dit souvent que la Musique iranienne est à la fois très codifiée et ouverte à l’improvisation. Comment voyez-vous cela en tant que musicologue et en tant que musicien?

D’abord il faut que vous sachiez qu’il y a une grande interaction entre la musique traditionnelle classique d’Iran et les autres genres de musiques (folkloriques, régionales, populaires…). La musique « officielle » de l’Iran peut se qualifier par différentes expressions: traditionnelle (musiqi-é sonnati), classique, savante ou encore, musique d’art.

Cette musique comporte entre 250 et 500 modèles mélodiques qui ont été collectés au cours de l’histoire et au fur et à mesure des recherches. Ces séquences mélodiques (gushé-s) constituent notre répertoire et la classification de ces modèles se désigne par le terme Radif. Chaque musicien doit apprendre et mémoriser ces séquences d’après le Radif d’un maître, soit pour l’enseignement, soit pour l’interprétation personnelle ou publique. Le Radif est un ensemble très rigoureux et codifié.

Ensemble Tarab d'Iran à Alger

La notion d’improvisation vient d’occident et, comme la plupart des notions musicologiques, elle est mal adaptée à notre musique; l’utilisation de ce terme me pose problème. La Musique iranienne a toujours été une musique de composition et même dans les traités anciens du 10ème siècle on ne parle que de composition: quand j’étudiais les disques 78 tours et les enregistrements des grands maîtres anciens de la Musique persane, je n’ai pas rencontré cette notion d’improvisation. En Iran cette notion pourrait se rapprocher du « bédâhé » ou « badihéh » dans la poésie persane qui correspond à la déclamation ou à la création d’un poème sans préparation, de manière instantanée et spontanée, à partir d’un autre poème ou d’un rythme connu. Effectivement, on ne parle d’improvisation dans les ouvrages qu’à partir du XXème siècle.

Le musicien, dans ses interprétation, doit présenter une suite de modèles mélodiques, à sa manière de jouer et selon sa formation ou son école: cela veut dire qu’il peut présenter d’autres mélodies selon la valeur de son jeu et son inspiration dans l’exposition du répertoire (« radif »). L’improvisation réside donc dans sa manière de jouer et la présentation des « gushé-s ». Pour moi, l’improvisation c’est s’adapter aux auditeurs et aux circonstances pour partager des sentiments, par exemple, savoir quel « dastqâh » (mode) choisir, combien de « gushé-s » présenter et dans quel ordre.

Santour, tar, tombak… Les instruments de la Musique iranienne sont assez peu connus du public algérien. Vous êtes un virtuose reconnu du santour. Pouvez-vous nous présenter cet instrument, et les autres instruments typiques de l’Iran?

Santour

Santour

La Santour est un instrument dont la caisse a la forme d’un trapèze isocèle, fabriqué en général en bois de noyer et qui comporte 72 cordes métalliques reposant 4 par 4 sur 18 chevalets. Les cordes sont fixées directement sur la caisse de résonnance à droite, et viennent s’enrouler chacune sur une cheville à gauche. Les quatre cordes qui passent par le même chevalet sont accordées à l’unisson. Le santour se joue avec deux baguettes en bois de noyer.

Târ

Târ

Le « Târ » est un instrument à cordes pincées avec un long manche de 25 frettes en boyau nouées et amovibles ; le manche est solidaire d’une caisse en forme de double cœur recouverte d’une fine peau de fœtus d’agneau, ce qui donne au Târ un timbre très particulier. Cet instrument se joue avec un petit plectre en métal (laiton ou bronze) et possède six cordes (réparties en 3 chœurs)

Kamântcheh

Kamântcheh

Le « Kamântcheh » est une vièle à 4 cordes qui se pique devant soi ; la caisse de résonnance, qui peut être fermée ou ouverte, est recouverte d’une fine peau animale. La tension des crins de l’archet est contrôlée à volonté par le musicien.

Le chant aussi possède une grande importance dans la Musique iranienne…

Certainement, on peut même dire que notre répertoire (« radif ») est basé sur le chant. D’ailleurs, quand on apprend le radif on mémorise les mélodies en les chantant de même que les poèmes qui accompagnent les mélodies.

La Musique iranienne est ancestrale, probablement l’une des plus anciennes au monde, mais cela ne l’empêche pas de connaitre des transformations avec le temps. Vous êtes d’ailleurs l’auteur d’un livre à ce sujet (Les transformations de la Musique iranienne au début du XXème siècle)…

Permettez-moi de vous informer que je donnerai une conférence à Alger, au cours de laquelle j’aborderai largement cette question. Toutes les musiques du monde ont subi et subiront encore des changements mais ces changements sont très lents et progressifs (un musicien peut s’en rendre compte difficilement au cours de sa carrière). Pour la musique d’Iran, malgré ces changements on constate quand même une continuité. Dans mon livre (que vous avez évoqué), j’essaie d’analyser comment l’influence de l’occident et de ses techniques nouvelles a pu changer les références de tous les iraniens, et surtout celles des intellectuels et des artistes, et comment ces nouvelles références vont imposer la transformation de la musique iranienne.

Beaucoup de musiques savantes issues de traditions orales rencontrent des difficultés au niveau de la transmission (dilemme de la notation musicale, pédagogie traditionnelle…). Comment cela se passe-t-il pour la Musique iranienne ?

Concernant l’apprentissage et l’enseignement de la musique en Iran, nous pouvons constater l’existence de deux courants importants qui perdurent encore : un courant officiel enseigné par des professeurs dans les institutions attachées au gouvernement, la plupart du temps imité de l’occident, et un autre qui suit la tradition orale de maître à disciple.

L’enseignement traditionnel de la musique pour tous les instruments est oral, ou selon l’expression d’usage « de bouche à oreille ». A partir des premières notations pour le santour (1946) l’enseignement du jeu de santour a commencé progressivement à se transformer sans jamais faire disparaître complètement l’enseignement traditionnel. Malheureusement, la nouvelle génération de « santouristes » préfère la composition à la pratique du « radif » et, pour eux, l’obtention d’un diplôme est primordiale.

Vous êtes venu une première fois au Festival de Musique Andalouse et des Musiques anciennes d’Alger en 2007. Quel souvenir en gardez-vous ?

J’ai été très bien accueilli en Algérie et je suis très heureux de nouer petit à petit des relations privilégiées avec ce pays et ses amateurs de musique. Le public algérien semble apprécier grandement la musique de l’Iran et ceci s’explique facilement puisque la musique andalouse possède les mêmes racines que la musique iranienne : vous savez comme moi que le musicien iranien Zeriâb qui fût le maître du célèbre luthiste kurde Ebrahim-El-Mowsili, s’est réfugié en Andalousie au 2ème siècle de l’Hégire sous la protection du roi AbderRahman.

Cette année vous nous revenez avec l’ensemble Tarab d’Iran que vous avez réuni spécialement pour le Festival. Comment s’est constitué cet ensemble ? Les musiciens se connaissaient-ils avant ?

Les quatre musiciens qui résident en Iran se connaissent très bien. Pour ma part je connais plus particulièrement la famille Seyfizâdeh depuis de nombreuses années. Le festival d’Alger est effectivement pour nous une occasion de nous rencontrer et de pratiquer librement le style de musique que nous aimons.

La moyenne d’âge des musiciens est de 22 ans et tous vivent et ont été formés en Iran. Ce sont des aspects importants pour vous ?

Assurément, l’Iran regorge actuellement d’excellents musiciens. On pourrait penser que la relève est assurée mais cela n’est pas sans inquiétude car beaucoup de jeunes actuellement ne sont que d’excellents techniciens. Ceux qui m’accompagnent en Algérie ont bien d’autres qualités grâce à leur solide formation et leur personnalité.

Libertango de Piazzolla: Un tango à Alger!

Libertango de Piazzolla (duo guitare et flûte)

Voici un nouvel enregistrement de mon duo avec mon frère flûtiste. Libertango de Piazzolla. L’hymne du nouveau tango. Bon la qualité de l’image est discutable… C’est fait à contre-jour… On n’est pas des photographes. D’ailleurs, si quelqu’un se propose pour nous aider à réaliser de meilleurs vidéos, voire des anims on prend.


Astor Piazzolla est l’un de nos compositeurs préférés. Il a su redonner un second souffle à une musique qui se faisait vieille: le tango. Il y a introduit des éléments de jazz, de classique et bien d’autres influences et puis c’est un génie du rythme. Les puristes l’ont détesté au départ car il s’éloignait un peu des canons de cette musique. Mais son talent  a fini par mettre tout le monde d’accord. Aujourd’hui ses oeuvres sont jouées par les plus grands orchestres et les plus célèbres musiciens de jazz.

Le style Piazzolla fut appelé Nuevo Tango (nouveau tango), un peu comme notre new chaabi. A quand un génie de la trempe d’un Piazzolla pour sortir notre musique du marasme? Si vous le trouvez faites-moi signe.

Interview: Khaled Arman, à la découverte de la Musique afghane.

Après la musique des Roms et notre petit arrangement d’Ederlezi (ici) on continue avec les peuples dont on devrait (à mon humble avis) découvrir la musique. Aujourd’hui l’Afghanistan!

Au cours du Festival de Musique Andalouse et des Musiques Anciennes  de 2009 j’avais rencontré l’excellent musicien afghan Khaled Arman. Cet ancien guitariste classique (décidément c’est une épidémie) s’est spécialisé dans le Rubab, un instrument typique de l’Afghanistan mais qui possède des parents éloignés dans le monde entier. Enfin je laisse la parole à l’artiste.

Entretien: Khaled Arman, à la découverte de la Musique afghane.

Compositeur et joueur de rubab, Khaled Arman dirige l’ensemble Kaboul. Nous l’avons rencontré hier à Riad El Feth. Il nous parle de la musique afghane et retrace le cheminement qui l’a mené de la guitare classique à la musique de son pays.

Khaled Arman au Rubab

Khaled Arman au Rubab

Aujourd’hui quand on parle d’Afghanistan c’est rarement pour évoquer sa musique, pourtant ce pays possède une musique très riche et votre ensemble œuvre à la représenter…

Effectivement la musique afghane est un sujet assez vaste qu’on ne pourrait pas résumer en quelques mots. En effet il n’y a pas un seul peuple qui habite ce pays mais au moins cinq à six ethnies majeures avec leur langues, leurs instruments et leur façon de faire de la musique. Nous, on ne peut pas tout représenter. L’ensemble Kaboul fut fondé en Europe mais avec des musiciens qui, déjà dans leur pays, étaient des professionnels ; donc ce sont des musiciens de la diaspora. Notre ensemble a été fondé par mon père, Hossein Arman, et petit à petit j’ai pris le relais. Nous nous adaptons en général au style du chanteur, c’est-à-dire mon père qui est le chanteur principal,  mais après nous avons aussi développé les parties instrumentales et là c’est ma sœur qui prend le relais et devient la chanteuse du groupe.

La musique afghane est très riche mais en même temps difficile à définir. On trouve une importante influence persane et la musique persane elle-même est un vaste sujet parce qu’elle ne se résume pas à la musique iranienne, les persanophones se trouvent aussi dans l’Asie centrale avec des peuples comme les Tadjiks qui ont une musique extrêmement intéressante, les Ouzbeks et puis une partie de l’Afghanistan. Nous avons aussi la tradition nord-indienne qui est très présente à l’est et au sud de l’Afghanistan. Mais on ne peut pas dire que ces pays voisins ont imposé leur influence à l’Afghanistan, il y a un échange et cette musique appartient à toute la région. C’est là où on voit que la musique n’a pas de frontière. C’est comme pour la musique arabo-andalouse où on trouve beaucoup d’influences réciproques entre les traditions musicales des peuples du Maghreb, mais elles ont toutes la même source à la base. Donc, pour revenir à la musique afghane, ce sont les deux pôles nord-indien et persan qui se rejoignent.

Mashal Arman (Kabul)

Mashal Arman, la merveilleuse chanteuse de Kaboul

Et vous tentez de représenter toutes ces traditions musicales de l’Afghanistan ?

Non, c’est véritablement impossible de les représenter toutes mais vous y entendez ces deux pôles, indien et persan, qui sont constituants de la musique afghane. Mais si vous essayez d’y trouver de la musique ouzbek ou autres traditions régionales là non.

Il s’agit donc de nouveaux arrangements…

De toute façon. Quelle que soit la tradition que vous suivez vous finissez par ajouter et enlever des choses mais il faut avoir une connaissance de base extrêmement solide. C’est-à-dire que l’on peut développer dans tous les sens si l’on veut mais il faut savoir retourner à la musique de base.

Vous avez une double formation de guitariste classique et de joueur de rubab, que vous apporte-t-elle dans la pratique musicale ?

Oui, j’enseigne toujours la guitare classique. Je fais beaucoup de choses dans le domaine musical, je pratique la musique dès le moment où je me lève jusqu’au moment où je vais au lit. Mais je ne pratique plus la guitare classique en tant que concertiste. J’étais concertiste dans ma jeunesse, après avoir remporté le concours de Paris mais cette période est révolue. Cela a duré de l’âge de vingt-deux ans jusqu’à trente ans environs. Maintenant j’ai quarante-cinq ans et je suis passé à autre chose. C’était impossible pour moi de rester dans cette tradition occidentale (que je respecte beaucoup et qui fut véritablement formatrice pour moi) de guitariste classique et d’ignorer ma musique. En même temps cette double formation m’apporte beaucoup: depuis dix ans maintenant je joue de mes instruments traditionnels dans des formations de musique occidentale savante. C’est ma formation de guitariste qui me permet d’échanger assez facilement et de trouver ma place dans ces ensembles. Mais des musiciens comme moi il y en a beaucoup aujourd’hui.

Khaled Arman présente le Rubab (Alger)

Khaled Arman présente le Rubab (Alger)

Pouvez-vous nous présenter le rubab, votre instrument de prédilection?

Le mot rubab vous l’avez en Algérie avec le r’bab mais ce sont des instruments complètement différents. Vous trouvez ce mot en Iran, au Pakistan, dans toute l’Asie centrale, au Cachemire, en Malaisie vous trouverez partout le rebab, rabab, revav, rubab… Si on regarde vraiment de près chaque peuple, d’Afrique du nord jusqu’en Asie du sud est, possède son rubab. On ne connaît pas vraiment l’origine du mot. Chaque pays essaie de prouver qu’il est le détenteur du rubab mais on n’en sait pas plus. Ce sont des querelles auxquelles je ne tiens pas. Par contre le type de rubab dont je joue est répandu au Cachemire ; il appartient aux Pachtouns qui constituent une ethnie assez importante dans le sud de l’Afghanistan et qui possèdent une tradition musicale très proche de l’Inde d’une richesse extraordinaire, d’une beauté à tomber par terre et qui ont beaucoup développé le jeu du rubab avec des cordes à résonance sympathique dont maintenant tous les instruments nord-indiens sont munis. Quand vous écoutez le rubab tadjik c’est différent et l’iranien c’est encore autre chose. Mon rubab est aussi un peu modifié. Avec l’aide d’un luthier, j’ai ajouté quinze frettes et une corde supplémentaire ainsi que des frettes de quart de ton.

Kaboul à Alger: Osman Arman au Tar persan à ne pas confondre avec le tar de l'andalou!

Kaboul à Alger: Osman Arman au Tar persan à ne pas confondre avec le tar de l'andalou!

Pouvez-vous nous donner une idée du programme de votre concert au festival?

C’est difficile de vous donner une idée. Nous passons après un autre groupe (Abbas Righi) et les musiciens sont sensibles à ce qu’ils entendent. Et puis la musique demande beaucoup de concentration, non seulement pour les musiciens mais aussi pour le public. Nous allons voir le temps qu’on aura pour jouer et  le type public face auquel nous jouerons pour arriver à créer un contact avec les gens afin que le message passe. Il y aura des pièces chantées et des pièces instrumentales. Nous avons une idée du programme mais il est très probable que nous le changerons sur scène et cela arrive très souvent.

Est-ce que ce n’est pas finalement une difficulté que pose la scène pour les musiques traditionnelles qui sont pensées pour un autre contexte?

Quand vous êtes face à des mélomanes qui connaissent cette musique il est facile de communiquer. C’est une évidence. Mais quand vous avez un public qui découvre dans l’instant-même cette musique  ce n’est pas pareil vous êtes dans une autre position. Alors que faire? Jouer sa musique sans prêter attention au public? Jouer selon l’écoute du public? Ou les deux? Je n’en sais rien. Mais en tous cas, nous jouons ce que nous aimons du mieux qu’on peut et je pense que c’est là l’essentiel.

Vous venez pour la deuxième fois au festival, qu’évoque pour vous la musique andalouse?

Une musique extrêmement riche. Moi je pense qu’un musicien européen qui ignore cette tradition a un manque énorme. La musique arabo-andalouse apporte des éléments essentiels à la musique occidentale. Notamment concernant les modes. Figurez-vous que la semaine dernière je travaillais avec un excellent gambiste italien ainsi que huit chanteuses autour de la musique ancienne d’Europe et si vous écoutez vraiment les modes ils font vraiment penser à la musique arabo andalouse. Pour moi, il y a un lien direct entre ces musiques.

La musique arabo-andalouse nous raconte une période absolument magnifique d’une osmose et d’une rencontre entre les cultures. Notamment entre l’Afrique du nord et l’Europe mais aussi de la Perse parce que Zyriab, l’un des fondateurs de cette musique, était probablement originaire d’Iran. Après c’était les juifs, les chrétiens… C’était une rencontre entre plusieurs peuples qui a donné naissance à une nouvelle tradition unique en son genre.

Entretien réalisé par Walid alias Moh Kafka

Rido Bayonne : « L’Afrique sera le centre du monde»

Rido Bayonne : « L’Afrique sera le centre du monde»

Dernière interview de la série Panaf 2010. Rido Bayone que j’avais rencontré complètement pas hasard dans le hall de l’hôtel où il résidait. J’avoue que je ne le connaissais pas. Un évènement bizarre s’est passé: Il m’avait pris pour son fils!.. Ce sont des choses qui arrivent. On avait donc bien rigolé et puis on a discuté un peu et de là j’en ai fait ce petit entretien. Après notre rencontre J’ai écouté la musique de ce monsieur et ça vaut vraiment le détour. Ce musicien est selon l’expression consacré un touche-à-tout génial.

Rido Bayonne, musicien d’exception originaire du Congo et découvreur de talents en Afrique et dans le monde. Rencontré dans son hôtel au dernier jour du Panaf, il retrace pour nous son parcours artistique particulier ainsi que le bilan et les perspectives qu’il tire de son expérience au festival panafricain.

Aujourd‘hui, dernier jour du festival, quelles impressions gardez-vous des concerts que vous avez donnés ?

Quand je vois des jeunes qui ne sont pas forcément initiés apprécier mon travail ça me fait un grand plaisir. Ma musique n’est pas accessible aux gens qui ne réagissent pas, qui ne se mettent pas dans un contexte d’échange. Notre musique a permis de créer un échange, y compris avec les musiciens qui acquièrent les moyens de comprendre ce genre de musique, et ensemble apporter un échange avec le public. Donc l’initiation est pour le public, les musiciens et pour moi aussi parce que je découvre des paramètres que je n’avais pas prévu lors de l’écriture. Le public algérien est un public très jeune, les plus âgés devaient avoir 25 ou 30 ans, et le fait qu’ils m’aient adopté pendant les trois concerts que j’ai donné me flatte énormément et me touche. Je repars avec plein d’émotions.

Comment définiriez-vous le genre de musique que vous jouez ?
C’est une musique qui correspond à mon parcours. J’ai quitté mes parents à cinq ans et mon pays, le Congo, à dix ans. Et depuis, je sillonne le monde tout seul. Je n’ai pas été éduqué, j’ai grandi seul dans la rue. Quand je vois un enfant de dix ans aujourd’hui, avec les moyens qu’il a, je me dis que c’est un génie par rapport à l’enfant de dix ans d’il y a soixante ans. Dans mon parcours, j’ai bénéficié de l’héritage qui est le notre, nous les enfants de l’Afrique. Cet héritage c’est le rythme. A ce rythme, j’ai associé l’harmonie que j’ai travaillé en Occident et puis une nouvelle technique que j’ai élaboré aux USA. Cela donne ce que j’appellerai du Jazz Funk, c’est une musique assez réfléchie. C’est ce mélange, ce parcours que je mets en musique, qui me permet d’être différent  (moi qui n’aime pas la monotonie) et de promouvoir la diversité. Cette diversité interpelle beaucoup de gens parce que c’est la musique d’aujourd’hui et on peut en vivre à condition de la faire pour les gens qui l’écoutent. Moi je partage ce que j’ai en moi avec mon public : si je fais une musique où je mélange des cordes, une flûte traversière et des percussions arabes ou indiennes, je ne me demande pas qui va l’écouter ? Ou qui va l’acheter ?, je la partage avec qui veut l’entendre. C’est après que les connaisseurs prennent le relais pour la commercialiser. Je navigue avec ma diversité culturelle et les gens commencent à accepter mes conceptions musicales.

Une musique enracinée en Afrique ?
Absolument. Même les musiques qu’on évoque dans le monde : le jazz, le funk, le reggae, le blues, le rythm and blues… Il s’agit de musiques issues du continent africain. Que les uns et les autres interprètent à leur manière ou y apportent leurs idées c’est leur droit mais les bases de ces musiques restent africaines.

Et le festival panafricain permet une réappropriation de cet héritage ?
C’est une réorientation vers nous-mêmes ; parce qu’on ne connait pas assez cet héritage. Ce n’est pas normal que nous soyons étrangers à notre propre musique. Ce soir je vais écouter un orchestre symphonique qui rassemble des jeunes venus de divers pays africains et puis une chorégraphie créée pour l’occasion. La symphonie aussi est une histoire de cœur, de relation et de transmission. C’est très bien que ce genre d’opération se fasse. C’est marrant qu’il faille venir jusqu’ici en Algérie pour le voir alors que dans d’autres pays il ne se passe rien. Donc, bravo l’Algérie ! Malgré tout ce que le pays a enduré, aujourd’hui il se redresse.

Rido Bayonne
Comment voyez-vous l’avenir de  l’Afrique?
Il est temps de revendiquer nos valeurs. Il fut un temps où on avait tous les yeux et les oreilles tournés ailleurs, vers l’Occident. Je suis heureux de constater que plein de gens prennent l’Afrique comme modèle, les gens s’intéressent à ce qui se passe en Afrique et nous imitent… Un jour l’Afrique sera le centre du monde parce que c’est ici que l’homme est né. Les sociétés étrangères s’installent en masse chez nous, tout le monde vient se servir ici. On donne nos richesses à tout le monde et on nous réclame de l’argent en plus. Cela doit cesser. Mais même s’ils appauvrissent le continent ils n’arriveront pas jusqu’au bout. Il faut que nous soyons intelligents, qu’on accorde nos violons, qu’on soit plus unis. Les trois lettres O U A doivent prendre leur pleine signification, il faudrait qu’un jour on ait des Etats Unis d’Afrique pour que les choses aillent bien pour nous.

Et la culture montre l’exemple…
Oui, la musique est faite pour ça, et par son biais on peut régler quelques problèmes. Il y a des gens qu’on brime, qu’on empêche de parler à cause de leurs idées. En musique, en littérature, en peinture, on ne peut pas empêcher un artiste de créer. On a cette liberté et nous la mettons à profit pour exprimer ce que nous pensons et permettre à tout un chacun de s’éveiller par la musique et de prendre conscience qu’il y a des choses à faire. La prise de conscience doit être générale.

Moh Kafka

Pour en savoir plus:

http://www.ridobayonne.com/

Valse noctambule: une composition pour insomniaques

Voici une pièce que j’ai composée il y a de cela quelques années (en 2007). C’était durant un nuit d’insomnie, la mélodie est venue toute seule, j’ai essayé d’harmoniser comme j’ai pu. Et ensuite j’ai même fait une suite pour ce thème.

On reconnait un peu  l’influence de Satie, normal c’est un compositeur que j’aime beaucoup. J’ai un peu joué ce morceau sur scène avec les Soeurs de plume (elles se reconnaitront) et avec les amis de Setif et de Constantine…

Voilà Valse noctambule (pièce pour guitare seule). Une musique pour tous les somnambules et les insomniaques du monde!

Et voici la partition/tablature, c’est pas trop dur à jouer…

Valse noctambule, Bouchakour Walid