Interview, Ameziane Ferhani: BD algérienne, 50 ans et des perspectives

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Née après 1962, la bande dessinée algérienne a l’âge de l’Algérie indépendante. A l’occasion de la sortie de son ouvrage «50 ans de bande dessinée algérienne. Et l’aventure continue» (éditions Dalimen), Ameziane Ferhani, journaliste féru de BD, revient sur les 50 ans du neuvième art algérien. Entre passion et érudition, il nous entretient de cette fabuleuse aventure…

Comment en êtes-vous venu à écrire sur la BD ?                                                      L’idée a germé depuis longtemps. Un jour, Dalila Nadjem, commissaire du Festival de bande dessiné d’Alger (FIBDA), m’a demandé d’animer un débat avec François Schuiten et Benoit Peeters, deux géants de la BD. Et j’ai dit que j’étais prêt à payer pour le faire ! Je suis fan de BD depuis mon plus jeune âge : avant l’indépendance on achetait avec mes cousins les BD en vrac rue de chartres. Les albums se vendaient presque au kilo (je me demande si ce n’était pas des invendus de France et de Belgique). Ensuite, la passion de la BD dans ses divers genres m’a poursuivie à l’âge adulte.
Durant les années 80 j’ai participé à l’aventure du festival de BD de Bordj el Kiffan, un évènement organisé par quelques bédéistes algériens avec le soutien d’un président d’APC sympathique qui voulait rendre son bourg plus attractif. La première édition du festival, en 1986, était nationale mais mes amis bédéistes ont décidé de passer rapidement à l’international. Je trouvais cela démesuré ! Mais ils ont réussi à un certain point. Le festival était organisé comme une kermesse de scouts mais ils ont fait venir de très grands noms comme le scénariste Claude Moliterni ou le bédéiste Milo Manara. Sid Ali Melouah m’a même montré une lettre d’Hugo Pratt, auteur du fameux Corto Maltese, qui s’excusait de ne pas pouvoir venir ! Il y avait une grande sympathie dans le monde pour ce festival. Au bout de trois éditions, le festival s’est arrêté suite aux évènements de 1988 : l’équipe de l’APC de Bordj el Kiffan qui nous soutenait avait changé avec les réélections.

Mais on ne s’est pas découragé et on a fait le festival méditerranéen en 1989 au Palais du peuple avec des Marocains, des Tunisiens, des Français, des Italiens… Les résultats étaient très encourageants. Le but était que le festival traverse les villes de la Méditerranée mais les autres pays n’ont malheureusement pas suivi. Donc j’étais de toutes ces aventures. Sans parler de mon amitié avec Slim, Sid Ali Melouah, Hamoudi, MAZ… Des gens très attachants qui sont eux-mêmes des personnages de BD ! C’est tout cela qui m’a amené à écrire sur la BD algérienne.

Quel besoin de revenir sur ces 50 années de BD algérienne ?
Il y avait uniquement le travail de Lazhari Labter sur 40 ans de BD, référence que je cite et félicite. Mon approche est celle d’une histoire culturelle analysée. J’ai essayé de dégager des tendances et de les mettre en rapport avec les autres disciplines artistiques. Par ailleurs, à travers l’histoire de la BD, mon but était aussi de proposer une manière d’aborder l’histoire culturelle du pays. L’histoire de l’art est à mettre en rapport avec la société, l’économie l’histoire en général.

Dans cette histoire, vous retenez deux années charnières : 1962 et 1988…               Mon problème était de trouver des critères pour distinguer les générations de créateurs de BD. On a la méthode démographique : une génération tous les 25 à 30 ans, à partir du renouvellement naturel de la population. Mais il existe aussi une méthode de classement culturelle et artistique qui ne coïncide pas toujours avec la première : certains courants artistiques peuvent être portés par plusieurs générations (au sens démographique). Il y a également le classement par générations sociologiques qui repose sur les valeurs et les comportements partagés dans la société… J’ai retenu les trois critères. Et pour simplifier j’ai pris deux curseurs : les artistes nés avant ou après 62 et les artistes ayant produit avant ou après 88. En combinant les deux critères, je suis arrivé à définir deux générations. Dans l’ensemble je pense que cette méthode peut servir pour tous les arts en Algérie, en prenant bien sûr en compte les particularités de chaque discipline.

Deux dates historiques et éminemment politiques. Le rapport à la politique change d’ailleurs clairement entre les deux générations…                                                              Absolument. La première génération a été nourrie de valeurs nationalistes. 1962 a constitué pour elle une apothéose et en même temps une ouverture vers un monde meilleur. Et puis il y a eu les désillusions. Non seulement les désillusions partagés par tout le peuple mais aussi sur le plan de leurs carrières propres : rares sont ceux qui ont pu vivre de la BD. La plupart des artistes étaient obligés de travailler par ailleurs dans des domaines qui n’ont rien à voir. Et puis, après l’interruption brutale de la revue M’qidech les bédéistes n’avaient plus d’espace d’expression. J’ai d’ailleurs intitulé ce chapitre « de l’exubérance à la défiance » : de l’exubérance de 1962 à la défiance de la fin de M’qidech. Les auteurs de la deuxième génération, eux, sont nés après l’indépendance. 1988 et la décennie noire ont marqué leur enfance et leur adolescence. Et cela se sent. Quand vous prenez une bande dessinée d’un jeune créateur le traumatisme est bien présent et l’univers est plus sombre. Dans la première génération, les plus sombres créateurs gardaient quand même de la lumière et puis de l’humour surtout. A présent on est passé de l’humour au cynisme.

Vous évoquez également la « décontextualisation » de la nouvelle génération par rapport à la réalité sociale de l’Algérie. D’où vient cette tendance ?
Chaque auteur à ses particularités bien entendu. Mais si on parle de tendances cette décontextualisation se vérifie. Cela est dû à l’apprentissage. La première génération a appris avec les illustrés (Blek le rock, Tintin, Spirou…). Et puis cette génération avait une culture livresque du fait des programmes scolaires de l’époque. Ses sources étaient donc la BD et la littérature. Pour la jeune génération, la plupart des bédéistes ont appris grâce au dessin animé. D’abord sur la télévision nationale, puis, avec l’arrivé de la parabole, sur les chaînes étrangères et enfin sur internet. Leur culture est donc liée à ces technologies. Fatalement, leurs sources sont principalement étrangères. De plus, il y a eu coupure et absence de transmission entre la première et la deuxième génération. C’est seulement avec le FIBDA que des contacts commencent à se nouer.

Vous disiez que la jeune génération est marquée par la décennie noire. Mais le sujet a-t-il été réellement investi par les auteurs ?
Non. Aucun ne l’a abordé. Ils ont vécu cette période dans leur enfance. Il y a peut-être eu refoulement et le traumatisme transparaît indirectement. Il faut citer ici Nawel Louerrad qui a écrit les « Les Vêpres algériennes ». Une BD d’une grande originalité et en même temps un conte philosophique sur le destin de l’Algérie. Elle a su personnifier, transformer en personnages, la mémoire de la guerre de libération et celle de la décennie noire. C’est la seule bédéiste, première et deuxième génération confondues, qui a mêlé ces deux périodes de l’histoire algérienne dans une seule oeuvre.

Plus généralement vous évoquez dans votre ouvrage la sempiternelle « crise des scénarios ». Progresse-t-on sur ce point ?
Il y a des expériences encourageantes. Il y a une jeune auteur, Myriam Zegat, qui s’est inspirée du roman culte « Le Tambour » du prix Nobel allemand Günter Grass. Elle a su adapter l’œuvre à l’histoire de l’indépendance algérienne. Il y a également les adaptations de deux romans de Yasmina Khadra en BD. Du reste, on n’est pas obligé non plus de s’inspirer de la littérature. Le problème que je pose est l’absence de scénaristes. Or, un bédéiste a besoin d’un scénariste. A part des géants comme Hugo Pratt, Hergé, Enki Bilal et quelques autres, rares sont les dessinateurs qui écrivent leurs scénarios. Un scénariste permet d’avoir une histoire plus construite et libère le dessinateur du travail de recherche que cela nécessite.

Un déficit de formation peut-être ?
Le métier de scénariste nécessite une formation mais aussi une vocation. L’auteur doit avoir une capacité de création et d’imagination. La technique peut s’apprendre et on peut organiser des ateliers à cet effet. Mais il faut aussi une vaste culture générale, une envie d’écrire et un esprit créatif nécessaires à l’invention d’une histoire.

Quel est le paysage linguistique de la BD algérienne ?
Le Français domine encore. C’est dû en partie au fait que les pionniers étaient francophones. Dans la nouvelle génération on trouve des textes en Arabe mais le Français reste majoritaire. Cela dit, la langue n’est pas un problème. On peut facilement traduire une BD. D’ailleurs, il faut traduire les BD pour les jeunes lecteurs actuels qui maîtrisent mieux l’Arabe.

Ces dernières années ont été marquées par la vogue des mangas. Est-ce une mode passagère ou une réelle opportunité artistique ?    
J’ai été content de l’apparition d’une école de manga, même si ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Le manga c’est un tiers du marché mondial de la BD : dix milliards de revenus pour le Japon. C’est presque le PIB d’un pays pétrolier ! Ceci prouve qu’en partant d’un style très local, on peut s’imposer à l’échelle internationale. L’universel ne naît que du vrai local. C’est quand on va au fond de soi-même, au fond de son terroir, qu’on s’impose à l’universel. En musique ou en littérature les exemples ne manquent pas. Dans le cas des mangas, les premiers auteurs se sont inspirés des estampes japonaises, de la calligraphie, du tatouage japonais… Et ils ont réussi à imposer au monde entier la lecture de droite à gauche. Ce qui prouve qu’on pourrait très bien faire de même en Arabe et créer un style qui s’exporte dans le monde.
L’école de manga algérienne est une expérience très honorable. La première phase est bien sûr d’assimiler avant de pouvoir créer du nouveau. Les premiers mangakas (auteurs de manga) japonais sont partis des comics américains pour créer ensuite leur propre art, le théâtre algérien est né du mélange du théâtre occidental et des formes théâtrales algériennes (el halqa, el goual…etc).

Les auteurs de BD se sont-ils inspirés du patrimoine pictural algérien ?
Non. C’est pour cela que je commence mon ouvrage avec une sorte de kaléidoscope sur l’histoire de la BD et sur l’histoire de l’image dans notre pays. Les auteurs devraient s’intéresser davantage à ce patrimoine : les fresques du Tassili, la mosaïque antique (dite romaine, mais qui possède un style propre à l’Algérie), la miniature que Racim a implanté en Algérie… Il faut produire mais il faut aussi permettre à certains auteurs de faire de la recherche pour ouvrir de nouvelles pistes. Pourquoi pas demain une école spécifiquement algérienne, à l’image des mangas, qui s’exporte dans le monde ? Les étrangers cherchent la différence. Si vous leur apportez une BD qui ressemble à celle de leur voisin de palier, ils ne seront pas intéressés.

La presse a joué un rôle particulier dans la diffusion de la BD algérienne. Comment ?
C’est un cas unique. C’est la presse généraliste, le journal Algérie-Actualité, qui a édité la première BD algérienne « Naâr, une sirène à Sidi-Ferruch » de Mohamed Zebda, dit Aram, en 1967. En 1968, Algérie-Actualité publie le premier album avec «Moustache et les Belgacem » de Slim. C’est donc la presse qui a porté la BD à ses débuts et c’est un cas rare. Généralement c’est plutôt les revues spécialisées qui tiennent ce rôle. Chez nous la revue M’qidech est venue après. L’autre particularité de la BD algérienne, est qu’elle soit née après l’indépendance et après le cinéma. Dans le monde la BD a précédé le cinéma. La première BD c’est le suisse Rodolphe Töpffer vers 1830 et le cinéma est apparu plus tard. Mais chez-nous c’est l’inverse. La BD est le dernier art apparu en Algérie.

Pour revenir aux modes de diffusion, on note que l’un des pionniers de la BD, Slim, publie actuellement sur internet. La toile serait une bonne alternative à l’édition traditionnelle ?
Oui et non. Oui parce que cela permet d’avoir une grande promotion et une diffusion rapide. En même temps internent ne crée pas un « marché ». D’ailleurs, Slim continue à publier par ailleurs. La BD reste cet objet culturel, comme le livre, qu’on prend plaisir à feuilleter sur son lit, au bord de la plage, dans un parc… De plus, en dématérialisant l’œuvre on l’expose au piratage. Sans droits d’auteur les artistes ne peuvent plus se consacrer à leur œuvre. Ils se retrouvent comptable ou chef de service du contentieux dans une triste entreprise…
Un marché de la BD commence timidement à se créer. Des éditions Dalimen, où je publie mon livre, et Lazhari Labter possèdent un catalogue BD. On voit même apparaître des maisons d’édition privées spécialisées dans la BD. Nous avons Z-ilnk que j’appelle « organe central des mangakas algériens », il y a aussi Kaza et d’autres maisons d’éditions qui permettent aux bédéistes de publier. Les revenus restent modestes mais c’est un encouragement appréciable pour les auteurs.

En parlant de marché de la BD. Quelle serait la configuration idéale selon vous : subventions de l’Etat ou entreprises privées ?
En Algérie, on ne peut pas se passer du soutien de l’Etat à la culture. Mais cela ne suffit pas. Si le privé l’emporte le risque est de faire n’importe quoi pour répondre aux goûts dominants et stériliser ainsi la création. De plus, dans notre environnement économique, créer une PME culturelle est très difficile et risqué. Ces entreprises ne peuvent pas évoluer sans le soutien de l’Etat. D’autre part, si on ne compte que sur le soutien de l’Etat le risque est de tomber dans la bureaucratisation de la culture. Donc il faut les deux. Le soutien public doit permettre l’émergence de créateurs avec des idées nouvelles, voire folles, et pas forcément rentables à court terme.

Depuis le FIBDA, on parle d’un nouveau souffle de la BD algérienne. Quelles perspectives pour ce mouvement ?
Ce festival a relancé la BD. C’est aussi une pépinière de jeunes talents. Son action s’apparente à celle de la revue M’qidech qui était une école pour les jeunes créateurs. Maintenant, le FIBDA doit s’inscrire dans une démarche plus globale : un vrai plan de développement de la BD en Algérie. On peut le faire. Non pas de manière autoritaire ou bureaucratique mais en réunissant tous les acteurs de la BD et de son environnement. Il existe des opportunités immenses. Nous avons une population très jeune : non pas une « pyramide des âges » mais une « dunes des âges » ! Ces jeunes sont entrés directement dans le monde numérique avec une pratique aléatoire et faible de la lecture. La BD peut permettre d’inciter à lire. Certains maquisards de la guerre de la libération ont appris à lire avec Blek le Rock.
Il faut que la BD entre à l’école. C’est un instrument pédagogique à part entière. En Algérie il existe uniquement deux manuels, tous cycles et toutes matières confondus, qui contiennent des BD. C’est également intéressant pour la communication et l’éducation civique. Récemment le gouvernement Français a lancé pour Noël une campagne de sensibilisation aux accidents de la route sous forme de BD.
Aujourd’hui, il y a un travail à faire pour relancer la BD. Et cela peut rapporter, surtout si on s’ouvre sur les marchés maghrébin, arabe, africain… La BD algérienne peut très bien s’exporter.

Entretien réalisé par Walid Bouchakour

[Cet entretien a également paru dans le quotidien Reporters du 27/12/2012]

2 Réponses

  1. bonjour,
    pourriez vous m indiquer comment acquérir ce livre s il vous plait ?
    merci d avance.

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