El Gusto et le chaabi

Beaucoup a été écrit à propos du film El Gusto. La plupart du temps sur un ton polémique qui ne dit rien du film en lui-même. Les uns s’offusquent les autres encensent, on parle surtout de politique et assez peu du film, et encore moins de musique.

Curieux pour un film qui traite de musique chaabi ? Pas tant que cela. Le film s’y prête à merveille. Les 30 premières minutes sont entièrement consacrées à l’évocation de l’Algérie française. Une assez longue mise en perspective qui nous éloigne dès le début de la musique. L’évocation historique est accompagnée de belles images d’archives et le commentaire est volontiers provocateur. Les petites phrases du genre : «Juifs et musulmans ont été séparés à cause de l’indépendance », la réduction d’Ali la Pointe à un proxénète ou encore la réduction du chaabi à une musique de bordels. Je parle bien de réduction. Certains ne manqueront pas de rétorquer que Ali La Pointe a effectivement été un proxénète, que le chaabi a été joué dans des bordels. Nous ne le nions pas. Seulement ce genre de déclaration est partiel et, donc, partial. Le film entre dans l’histoire algérienne comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Tout est découpé grossièrement. Le film entend par exemple nous faire découvrir que juifs et musulmans vivaient ensemble du temps de l’Algérie française. C’est un fait. Seulement, si certains juifs et certains musulmans étaient solidaires c’était de la solidarité des opprimés, ce qu’était le petit peuple de la Casbah. Quoi qu’en dise la mythologie, la vie à la Casbah était faite de promiscuité et de limitations de toutes sortes de libertés. « Oui mais on était heureux dans notre pauvreté » répondront les nostalgiques. Ce n’était visiblement pas l’avis de la majorité des indigènes qui s’est soulevé contre le model de société cloisonné et ségrégationniste qui la marginalisait… On s’éloigne à notre tour du chaabi.

Film chaabi

Buena Vista à tout prix

Revenons au chaabi. Le film part de l’idée de (re)former un groupe qui n’a pas existé pour interpréter une musique qui n’avait pas été encore composé du temps de l’Algérie française. On sait bien que le film se voulant un « Buena Vista Social Club »-like, ce type de trame narrative était inévitable. Elle n’en est pas moins erronée.

En effet, les musiciens qui se revoient se connaissaient certes mais n’évoluaient pas dans les mêmes formations[1]. D’ailleurs certains d’entre eux étaient à peine de ce monde à l’époque coloniale à l’image de El Hadi El Anka (fils de El Hadj Mhamed El Anka), Robert Castel (fils de Lili Labassi), Abdelmadid Meskoud, Abdelkader Chercham…

D’autre part, et c’est là un point important, le chaabi n’était pas le chaabi à l’époque de l’Algérie Française. L’appellation est due à El Boudali Safir[2]. Ce dernier parlait de « musique populaire » pour la distinguer de « la musique classique » arabo-andalouse dont elle est par ailleurs issue. Le terme « populaire » a été littéralement traduit après l’indépendance pour donner le chaabi d’aujourd’hui et l’adjectif est devenu substantif. L’appellation collait parfaitement aux options gauchisantes de l’Algérie indépendante : n’oublions pas que la République Algérienne se veut, elle aussi, « populaire ». Le chaabi est donc présent jusque dans les papiers d’identité de tout algérien.

Mais on peut toujours objecter que le mot n’est pas la chose, que ce style musical existait bel et bien avant l’indépendance. Evidemment oui. A ce propos, quand on demandait à Lili Labassi quel style musical il pratiquait, il répondait sans hésiter « musique arabe » et refusait farouchement l’appellation « judéo arabe » (musique arabe s’opposant à musique occidentale pour les musiciens d’alors). Ce style a trouvé des interprètes exceptionnels chez les juifs mais reste fortement attaché à l’aire culturelle arabo-musulmane (tant par les modes musicaux que par la forme et les thèmes des poèmes). S’il fallait ajouter un qualificatif à musique arabe ce serait plutôt « maghrébine » étant donné l’apport musical du Maghreb (surtout sur le plan rythmique) et l’usage de l’Arabe dialectale avec une poétique propre à lui. Le musicologue Necereddine Baghdadi est revenu sur l’histoire du chaabi dans une récente interview.

Le chaabi, toujours vivant

Ayant rappelé les racines du chaabi, revenons à son actualité. Le film prétend faire revivre une musique disparue après l’indépendance du fait de la séparation des juifs et des arabes. Cette hypothèse est tenue mordicus jusqu’à l’absurde. Le fait est que non seulement le mot « chaabi » date de l’après-indépendance mais le style lui-même s’est épanoui dans l’Algérie indépendante. Les grands noms auxquels on associe aujourd’hui le chaabi sont de la génération qui a suivie celle de M’hamed El Anka : El Hachemi Guerouabi, Amar Ezzahi, Boudjemaa El Ankis… Sur le plan de la création, on a commencé à découvrir des artistes novateurs tels que Dahmane El Harrachi, Mohamed El Badji ou encore le prolifique auteur Mahboub Bati. On a parlé de néo-chaabi et ce style est sorti de la Casbah pour être adopté par tous les Algériens. Et cela s’est poursuivi jusqu’à Kamel Messaoudi durant les années 90 et se poursuit encore avec les milliers de jeunes qui pratiquent encore cette musique. L’immense engouement public se vérifiait encore récemment à l’occasion du Festival Chaabi.

C’est de ce chaabi vivant que le film ne parle pas, ne veut pas parler. On s’étonnera par exemple d’écouter le groupe interpréter Ya Rayah de Dahmane El Harrachi, Chehilet Laayani de Chaou… Autant de musiques qui ont vu le jour après l’indépendance, après la mort du chaabi (si l’on s’en tient à l’hypothèse du film). Paradoxalement, El Gusto ne dérange pas tant par son infidélité au chaabi que par son conservatisme artificiel.

Tout cela étant dit, je n’ajouterai pas ma voix aux cris d’orfraies poussées sur commande du Ministère de la culture. El Gusto a l’ambition de sortir le chaabi de l’étroit cadre algérien pour le faire connaître dans le monde, pour l’intégrer aux musiques du monde. Certains regretteront de voir le chaabi « se donner en spectacle » sur scène avec un orchestre gigantesque et une mise en scène de peplum. C’est le prix à payer pour faire son entrée dans le show business. Le chaabi a connu le temps de la culture subventionnée par l’Etat. Cet Etat s’est embourbé dans le clientélisme et le favoritisme. Bref, le socialisme est mort. Aujourd’hui l’offre du libéralisme, de l’industrie du disque, est bien plus alléchante. Heureusement qu’entre ces compromis artistiques et politiques subsistent des radicaux de la trempe de Amar Ezzahi[3] qui poursuivent sobrement leur cheminement artistique. Parmi les plus jeunes on pourrait encore citer les chanteurs Sid Ali Lekkam, Kamel Aziz, les auteurs comme Yacine Ouabed ou les musiciens comme le révolutionnaire Ptit Moh qui explore des pistes tout à fait audacieuses prouvant qu’une tradition musicale ne peut se maintenir que par l’innovation constante. Ceux-là ne sont pas « populaires » par démagogie politique ou par stratégie marketing. Ils sont populaires en ce qu’ils poursuivent une pratique artistique particulière à ce peuple, et qui a survécue aux invasions et idéologies successives, « vierge après chaque viol » comme dirait Kateb Yacine.


[1] A ce propos, il n’est pas inutile de rappeler que, du temps de la colonisation, un juif ne pouvait pas officiellement fonder d’association de musique arabo-andalouse, parce que portant le statut d’association musulmane. On pensera par exemple au grand Edmond Yafil qui a dû faire appel à Bachtarzi pour pouvoir monter son association. Cette petite digression, pour rappeler que les lois de l’époque dénotaient d’une forte séparation, quand ce n’était pas de la ségrégation, raciale et religieuse.

[2] Secrétaire adjoint aux « émissions musulmanes » de la Radio Algérie à partir de 1943, on lui doit la création du premier orchestre de « musique populaire » dirigé par M’hamed El Anka. Voir l’anthologie de A. Bendameche intitulée Florilège, ou l’œuvre réunie d’El Boudali Safir, ENAG, Alger, 2008.

[3] L’espace est ici trop étroit pour citer tous les artistes de cette trempe à l’image de Kamel Bourdib ou Abderrahmane El Koubi…

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