La Martingale algérienne: La conscience de Soi, c’est quoi ça?

Les questions soulevées hier par le documentaire Algériens du monde de Halfaoui quant à l’Algérianité m’ont rappelé un livre que j’ai récemment lu. Il s’agit d’un essai intitulé La martingale algérienne écrit par Abderrahmane Hadj-Nacer (Barzakh, septembre 2011). L’auteur qui n’est autre que l’ex-gouverneur de la Banque centrale dissèque la situation de crise que vit l’Algérie sur les plans économique, politique et culturel. Les trois étant intimement reliés selon Hadj-Nacer.

L’auteur propose un concept fort intéressant à propos de la question de l’identité : la conscience de soi. Ce concept est discuté (promu?) dès le premier chapitre. L’auteur explique :

Pour être dans l’universalité, il faut d’abord avoir conscience de Soi et non emprunter aux autres. Prenons l’exemple du mot « démocratie » : pour les uns le modèle achevé se trouverait en France, pour les autres c’est la « choura ». Les deux se contorsionnent en ignorant l’histoire des idées politiques de notre pays. Pour ce qui nous concerne nous Algériens, à l’époque où s’exerçait la démocratie athénienne, au moment où s’expérimentait la démocratie à la romaine, en Tamezgha, le pays des Imazighen, se pratiquait ce qu’on appelle aujourd’huila Djemââ qui irradiait du plus petit village vers la cours des Aguellids…

L’auteur de la Martingale algérienne dénonce une sorte de haine de soi qu’il affirme distinguer dans plusieurs phénomènes comme la destruction dela Casbah d’Alger, la dislocation de l’habitat et du mode de vie mozabites par les autorités locales, le refus de l’alphabet arabe pour transcrire la langue Amazigh… Hadj-Nacer compare ce refus à l’abandon par la Turquie de ce même alphabet arabe qui a conduit à une méconnaissance des archives ottomanes par les historiens turcs d’aujourd’hui. Plus loin l’auteur compare la démarche turque qui a consisté à faire table rase du passé (Atatürk) pour imiter le modèle républicain français à la démarche japonaise qui a consisté en un apprentissage des techniques issues de l’Occident accompagné d’un renforcement des traditions et du mode de vie japonaises.

Cette idée de Conscience de soi reste bien entendu discutable et problématique : Que faut-il conserver du passé ? Tout héritage est-il bon à perpétuer ? Toutes les pratiques que nous importons ont-elles forcément un équivalent dans notre culture propre ? Il est manifeste que tous les problèmes qui se posent aujourd’hui n’ont pas une réponse dans le passé. Cela dit l’invitation de l’auteur à porter un regard critique vers notre passé afin de se l’approprier collectivement est assurément salutaire. L’auteur de la Martingale algérienne s’amuse par exemple de voir la robe kabyle (inventée par les sœurs blanches pour remplacer la traditionnelle toge trop impudique à leur goût) élevée au rang de symbole identitaire. Hadj Nacer enfonce le clou en critiquant l’appellation de « kabyle » et de « berbère », la première étant un générique arabe (qabila) signifiant simplement tribu, le deuxième un héritage de l’Empire romain qui désignait tous les non-citoyens comme barbares/berbères. Il propose les appellations de Sanhadja et de Kutama qui seraient porteuse d’une dimension proprement maghrébine.

Massinissa le berbère?

 

Un simple changement d’appellation ne réglerait évidemment pas le problème du régionalisme, cette tendance qu’a chaque région (et non uniquement la Kabylie) de se revendiquer d’une autre identité que celle, trop étriquée, que propose l’État. La négation de l’identité commune est d’abord pratiquée en haut de l’échelle avec les flagrants privilèges régionaux de chaque nouveau gouvernement. L’auteur lui-même n’est pas loin de tomber dans le piège du régionalisme quand il présente la société mozabite (dont il est partiellement issu) comme l’unique dépositaire du Saint Graal de la conscience de Soi en Algérie. Quoi qu’il en soit la réflexion ébauchée dans la Martingale algérienne doit être prolongée et critiquée. Il est nécessaire d’arriver à un consensus minimum sur l’épineuse question de l’identité. Cela ira mieux quand on n’aura plus à parler de racines et d’identité… Non pas parce que ces questions seront ignorées mais parce qu’elles auront des réponses évidentes.

Terminons enfin sur une citation assez amusante qui nous montre que cette négligence du passé en Algérie est loin d’être un nouveau problème :

… au XVIème siècle, déjà, un captif espagnol, Diego de Haëdo, observait que les Algériens « ont songé à tout sauf à écrire leur histoire ». De la même manière, Ibn Khaldoun lors d’une traversée du pays raconte que, croisant des bédouins sur les Hauts Plateaux du Maghreb Central par temps froid, constata que les hommes se chauffaient en brûlant du bois sculpté qui provenait des ruines d’un palais proche.

2 Réponses

  1. Je crois effectivement que l’identité est devenue la question majeure.
    Avez-vous lu Pseudo, le dernier roman d’Ella Balaert ? Je crois que ça paraît très éloigné, mais que c’est fait pour vous : un roman par mail, où trois femmes inventent une femme, Eva, dont chacune écrit les mails à tour de rôle. L’enjeu est de séduire un homme, Ulysse. Un jeu de masque fort périlleux, où l’ identité elle-même est remise en question. L’écriture est somptueuse, précise, presque précieuse, et si sensuelle… C’est un peu Les liaisons dangereuses, aujourd’hui.
    Je viens de le découvrir, et je le présente en ce moment sur mon site de philosophie :
    http://jeanpaulgalibert.wordpress.com/
    A bientôt, peut-être…

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