Interview: Hassan Tabar, les secrets de la musique iranienne

On continue avec les musiques de l’Axe du Mal (selon la définition des USA). Après la musique extrêmement riche de l’Afghanistan présenté par Khaled Arman (lire interview) nous passons à l’Iran. La musique iranienne et ses racines millénaires. Et c’est le très bon joueur de Santour Hassan Tabar qui nous introduit dans le monde passionnant de cette musique.

Entretien: Hassan Tabar, Les secrets de la musique iranienne

Hassan Tabar

Hassan Tabar

On dit souvent que la Musique iranienne est à la fois très codifiée et ouverte à l’improvisation. Comment voyez-vous cela en tant que musicologue et en tant que musicien?

D’abord il faut que vous sachiez qu’il y a une grande interaction entre la musique traditionnelle classique d’Iran et les autres genres de musiques (folkloriques, régionales, populaires…). La musique « officielle » de l’Iran peut se qualifier par différentes expressions: traditionnelle (musiqi-é sonnati), classique, savante ou encore, musique d’art.

Cette musique comporte entre 250 et 500 modèles mélodiques qui ont été collectés au cours de l’histoire et au fur et à mesure des recherches. Ces séquences mélodiques (gushé-s) constituent notre répertoire et la classification de ces modèles se désigne par le terme Radif. Chaque musicien doit apprendre et mémoriser ces séquences d’après le Radif d’un maître, soit pour l’enseignement, soit pour l’interprétation personnelle ou publique. Le Radif est un ensemble très rigoureux et codifié.

Ensemble Tarab d'Iran à Alger

La notion d’improvisation vient d’occident et, comme la plupart des notions musicologiques, elle est mal adaptée à notre musique; l’utilisation de ce terme me pose problème. La Musique iranienne a toujours été une musique de composition et même dans les traités anciens du 10ème siècle on ne parle que de composition: quand j’étudiais les disques 78 tours et les enregistrements des grands maîtres anciens de la Musique persane, je n’ai pas rencontré cette notion d’improvisation. En Iran cette notion pourrait se rapprocher du « bédâhé » ou « badihéh » dans la poésie persane qui correspond à la déclamation ou à la création d’un poème sans préparation, de manière instantanée et spontanée, à partir d’un autre poème ou d’un rythme connu. Effectivement, on ne parle d’improvisation dans les ouvrages qu’à partir du XXème siècle.

Le musicien, dans ses interprétation, doit présenter une suite de modèles mélodiques, à sa manière de jouer et selon sa formation ou son école: cela veut dire qu’il peut présenter d’autres mélodies selon la valeur de son jeu et son inspiration dans l’exposition du répertoire (« radif »). L’improvisation réside donc dans sa manière de jouer et la présentation des « gushé-s ». Pour moi, l’improvisation c’est s’adapter aux auditeurs et aux circonstances pour partager des sentiments, par exemple, savoir quel « dastqâh » (mode) choisir, combien de « gushé-s » présenter et dans quel ordre.

Santour, tar, tombak… Les instruments de la Musique iranienne sont assez peu connus du public algérien. Vous êtes un virtuose reconnu du santour. Pouvez-vous nous présenter cet instrument, et les autres instruments typiques de l’Iran?

Santour

Santour

La Santour est un instrument dont la caisse a la forme d’un trapèze isocèle, fabriqué en général en bois de noyer et qui comporte 72 cordes métalliques reposant 4 par 4 sur 18 chevalets. Les cordes sont fixées directement sur la caisse de résonnance à droite, et viennent s’enrouler chacune sur une cheville à gauche. Les quatre cordes qui passent par le même chevalet sont accordées à l’unisson. Le santour se joue avec deux baguettes en bois de noyer.

Târ

Târ

Le « Târ » est un instrument à cordes pincées avec un long manche de 25 frettes en boyau nouées et amovibles ; le manche est solidaire d’une caisse en forme de double cœur recouverte d’une fine peau de fœtus d’agneau, ce qui donne au Târ un timbre très particulier. Cet instrument se joue avec un petit plectre en métal (laiton ou bronze) et possède six cordes (réparties en 3 chœurs)

Kamântcheh

Kamântcheh

Le « Kamântcheh » est une vièle à 4 cordes qui se pique devant soi ; la caisse de résonnance, qui peut être fermée ou ouverte, est recouverte d’une fine peau animale. La tension des crins de l’archet est contrôlée à volonté par le musicien.

Le chant aussi possède une grande importance dans la Musique iranienne…

Certainement, on peut même dire que notre répertoire (« radif ») est basé sur le chant. D’ailleurs, quand on apprend le radif on mémorise les mélodies en les chantant de même que les poèmes qui accompagnent les mélodies.

La Musique iranienne est ancestrale, probablement l’une des plus anciennes au monde, mais cela ne l’empêche pas de connaitre des transformations avec le temps. Vous êtes d’ailleurs l’auteur d’un livre à ce sujet (Les transformations de la Musique iranienne au début du XXème siècle)…

Permettez-moi de vous informer que je donnerai une conférence à Alger, au cours de laquelle j’aborderai largement cette question. Toutes les musiques du monde ont subi et subiront encore des changements mais ces changements sont très lents et progressifs (un musicien peut s’en rendre compte difficilement au cours de sa carrière). Pour la musique d’Iran, malgré ces changements on constate quand même une continuité. Dans mon livre (que vous avez évoqué), j’essaie d’analyser comment l’influence de l’occident et de ses techniques nouvelles a pu changer les références de tous les iraniens, et surtout celles des intellectuels et des artistes, et comment ces nouvelles références vont imposer la transformation de la musique iranienne.

Beaucoup de musiques savantes issues de traditions orales rencontrent des difficultés au niveau de la transmission (dilemme de la notation musicale, pédagogie traditionnelle…). Comment cela se passe-t-il pour la Musique iranienne ?

Concernant l’apprentissage et l’enseignement de la musique en Iran, nous pouvons constater l’existence de deux courants importants qui perdurent encore : un courant officiel enseigné par des professeurs dans les institutions attachées au gouvernement, la plupart du temps imité de l’occident, et un autre qui suit la tradition orale de maître à disciple.

L’enseignement traditionnel de la musique pour tous les instruments est oral, ou selon l’expression d’usage « de bouche à oreille ». A partir des premières notations pour le santour (1946) l’enseignement du jeu de santour a commencé progressivement à se transformer sans jamais faire disparaître complètement l’enseignement traditionnel. Malheureusement, la nouvelle génération de « santouristes » préfère la composition à la pratique du « radif » et, pour eux, l’obtention d’un diplôme est primordiale.

Vous êtes venu une première fois au Festival de Musique Andalouse et des Musiques anciennes d’Alger en 2007. Quel souvenir en gardez-vous ?

J’ai été très bien accueilli en Algérie et je suis très heureux de nouer petit à petit des relations privilégiées avec ce pays et ses amateurs de musique. Le public algérien semble apprécier grandement la musique de l’Iran et ceci s’explique facilement puisque la musique andalouse possède les mêmes racines que la musique iranienne : vous savez comme moi que le musicien iranien Zeriâb qui fût le maître du célèbre luthiste kurde Ebrahim-El-Mowsili, s’est réfugié en Andalousie au 2ème siècle de l’Hégire sous la protection du roi AbderRahman.

Cette année vous nous revenez avec l’ensemble Tarab d’Iran que vous avez réuni spécialement pour le Festival. Comment s’est constitué cet ensemble ? Les musiciens se connaissaient-ils avant ?

Les quatre musiciens qui résident en Iran se connaissent très bien. Pour ma part je connais plus particulièrement la famille Seyfizâdeh depuis de nombreuses années. Le festival d’Alger est effectivement pour nous une occasion de nous rencontrer et de pratiquer librement le style de musique que nous aimons.

La moyenne d’âge des musiciens est de 22 ans et tous vivent et ont été formés en Iran. Ce sont des aspects importants pour vous ?

Assurément, l’Iran regorge actuellement d’excellents musiciens. On pourrait penser que la relève est assurée mais cela n’est pas sans inquiétude car beaucoup de jeunes actuellement ne sont que d’excellents techniciens. Ceux qui m’accompagnent en Algérie ont bien d’autres qualités grâce à leur solide formation et leur personnalité.

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