Interview: Khaled Arman, à la découverte de la Musique afghane.

Après la musique des Roms et notre petit arrangement d’Ederlezi (ici) on continue avec les peuples dont on devrait (à mon humble avis) découvrir la musique. Aujourd’hui l’Afghanistan!

Au cours du Festival de Musique Andalouse et des Musiques Anciennes  de 2009 j’avais rencontré l’excellent musicien afghan Khaled Arman. Cet ancien guitariste classique (décidément c’est une épidémie) s’est spécialisé dans le Rubab, un instrument typique de l’Afghanistan mais qui possède des parents éloignés dans le monde entier. Enfin je laisse la parole à l’artiste.

Entretien: Khaled Arman, à la découverte de la Musique afghane.

Compositeur et joueur de rubab, Khaled Arman dirige l’ensemble Kaboul. Nous l’avons rencontré hier à Riad El Feth. Il nous parle de la musique afghane et retrace le cheminement qui l’a mené de la guitare classique à la musique de son pays.

Khaled Arman au Rubab

Khaled Arman au Rubab

Aujourd’hui quand on parle d’Afghanistan c’est rarement pour évoquer sa musique, pourtant ce pays possède une musique très riche et votre ensemble œuvre à la représenter…

Effectivement la musique afghane est un sujet assez vaste qu’on ne pourrait pas résumer en quelques mots. En effet il n’y a pas un seul peuple qui habite ce pays mais au moins cinq à six ethnies majeures avec leur langues, leurs instruments et leur façon de faire de la musique. Nous, on ne peut pas tout représenter. L’ensemble Kaboul fut fondé en Europe mais avec des musiciens qui, déjà dans leur pays, étaient des professionnels ; donc ce sont des musiciens de la diaspora. Notre ensemble a été fondé par mon père, Hossein Arman, et petit à petit j’ai pris le relais. Nous nous adaptons en général au style du chanteur, c’est-à-dire mon père qui est le chanteur principal,  mais après nous avons aussi développé les parties instrumentales et là c’est ma sœur qui prend le relais et devient la chanteuse du groupe.

La musique afghane est très riche mais en même temps difficile à définir. On trouve une importante influence persane et la musique persane elle-même est un vaste sujet parce qu’elle ne se résume pas à la musique iranienne, les persanophones se trouvent aussi dans l’Asie centrale avec des peuples comme les Tadjiks qui ont une musique extrêmement intéressante, les Ouzbeks et puis une partie de l’Afghanistan. Nous avons aussi la tradition nord-indienne qui est très présente à l’est et au sud de l’Afghanistan. Mais on ne peut pas dire que ces pays voisins ont imposé leur influence à l’Afghanistan, il y a un échange et cette musique appartient à toute la région. C’est là où on voit que la musique n’a pas de frontière. C’est comme pour la musique arabo-andalouse où on trouve beaucoup d’influences réciproques entre les traditions musicales des peuples du Maghreb, mais elles ont toutes la même source à la base. Donc, pour revenir à la musique afghane, ce sont les deux pôles nord-indien et persan qui se rejoignent.

Mashal Arman (Kabul)

Mashal Arman, la merveilleuse chanteuse de Kaboul

Et vous tentez de représenter toutes ces traditions musicales de l’Afghanistan ?

Non, c’est véritablement impossible de les représenter toutes mais vous y entendez ces deux pôles, indien et persan, qui sont constituants de la musique afghane. Mais si vous essayez d’y trouver de la musique ouzbek ou autres traditions régionales là non.

Il s’agit donc de nouveaux arrangements…

De toute façon. Quelle que soit la tradition que vous suivez vous finissez par ajouter et enlever des choses mais il faut avoir une connaissance de base extrêmement solide. C’est-à-dire que l’on peut développer dans tous les sens si l’on veut mais il faut savoir retourner à la musique de base.

Vous avez une double formation de guitariste classique et de joueur de rubab, que vous apporte-t-elle dans la pratique musicale ?

Oui, j’enseigne toujours la guitare classique. Je fais beaucoup de choses dans le domaine musical, je pratique la musique dès le moment où je me lève jusqu’au moment où je vais au lit. Mais je ne pratique plus la guitare classique en tant que concertiste. J’étais concertiste dans ma jeunesse, après avoir remporté le concours de Paris mais cette période est révolue. Cela a duré de l’âge de vingt-deux ans jusqu’à trente ans environs. Maintenant j’ai quarante-cinq ans et je suis passé à autre chose. C’était impossible pour moi de rester dans cette tradition occidentale (que je respecte beaucoup et qui fut véritablement formatrice pour moi) de guitariste classique et d’ignorer ma musique. En même temps cette double formation m’apporte beaucoup: depuis dix ans maintenant je joue de mes instruments traditionnels dans des formations de musique occidentale savante. C’est ma formation de guitariste qui me permet d’échanger assez facilement et de trouver ma place dans ces ensembles. Mais des musiciens comme moi il y en a beaucoup aujourd’hui.

Khaled Arman présente le Rubab (Alger)

Khaled Arman présente le Rubab (Alger)

Pouvez-vous nous présenter le rubab, votre instrument de prédilection?

Le mot rubab vous l’avez en Algérie avec le r’bab mais ce sont des instruments complètement différents. Vous trouvez ce mot en Iran, au Pakistan, dans toute l’Asie centrale, au Cachemire, en Malaisie vous trouverez partout le rebab, rabab, revav, rubab… Si on regarde vraiment de près chaque peuple, d’Afrique du nord jusqu’en Asie du sud est, possède son rubab. On ne connaît pas vraiment l’origine du mot. Chaque pays essaie de prouver qu’il est le détenteur du rubab mais on n’en sait pas plus. Ce sont des querelles auxquelles je ne tiens pas. Par contre le type de rubab dont je joue est répandu au Cachemire ; il appartient aux Pachtouns qui constituent une ethnie assez importante dans le sud de l’Afghanistan et qui possèdent une tradition musicale très proche de l’Inde d’une richesse extraordinaire, d’une beauté à tomber par terre et qui ont beaucoup développé le jeu du rubab avec des cordes à résonance sympathique dont maintenant tous les instruments nord-indiens sont munis. Quand vous écoutez le rubab tadjik c’est différent et l’iranien c’est encore autre chose. Mon rubab est aussi un peu modifié. Avec l’aide d’un luthier, j’ai ajouté quinze frettes et une corde supplémentaire ainsi que des frettes de quart de ton.

Kaboul à Alger: Osman Arman au Tar persan à ne pas confondre avec le tar de l'andalou!

Kaboul à Alger: Osman Arman au Tar persan à ne pas confondre avec le tar de l'andalou!

Pouvez-vous nous donner une idée du programme de votre concert au festival?

C’est difficile de vous donner une idée. Nous passons après un autre groupe (Abbas Righi) et les musiciens sont sensibles à ce qu’ils entendent. Et puis la musique demande beaucoup de concentration, non seulement pour les musiciens mais aussi pour le public. Nous allons voir le temps qu’on aura pour jouer et  le type public face auquel nous jouerons pour arriver à créer un contact avec les gens afin que le message passe. Il y aura des pièces chantées et des pièces instrumentales. Nous avons une idée du programme mais il est très probable que nous le changerons sur scène et cela arrive très souvent.

Est-ce que ce n’est pas finalement une difficulté que pose la scène pour les musiques traditionnelles qui sont pensées pour un autre contexte?

Quand vous êtes face à des mélomanes qui connaissent cette musique il est facile de communiquer. C’est une évidence. Mais quand vous avez un public qui découvre dans l’instant-même cette musique  ce n’est pas pareil vous êtes dans une autre position. Alors que faire? Jouer sa musique sans prêter attention au public? Jouer selon l’écoute du public? Ou les deux? Je n’en sais rien. Mais en tous cas, nous jouons ce que nous aimons du mieux qu’on peut et je pense que c’est là l’essentiel.

Vous venez pour la deuxième fois au festival, qu’évoque pour vous la musique andalouse?

Une musique extrêmement riche. Moi je pense qu’un musicien européen qui ignore cette tradition a un manque énorme. La musique arabo-andalouse apporte des éléments essentiels à la musique occidentale. Notamment concernant les modes. Figurez-vous que la semaine dernière je travaillais avec un excellent gambiste italien ainsi que huit chanteuses autour de la musique ancienne d’Europe et si vous écoutez vraiment les modes ils font vraiment penser à la musique arabo andalouse. Pour moi, il y a un lien direct entre ces musiques.

La musique arabo-andalouse nous raconte une période absolument magnifique d’une osmose et d’une rencontre entre les cultures. Notamment entre l’Afrique du nord et l’Europe mais aussi de la Perse parce que Zyriab, l’un des fondateurs de cette musique, était probablement originaire d’Iran. Après c’était les juifs, les chrétiens… C’était une rencontre entre plusieurs peuples qui a donné naissance à une nouvelle tradition unique en son genre.

Entretien réalisé par Walid alias Moh Kafka

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