Tératologie: Plongeons

Plongeons

Magritte; Le fils de l'homme

Il m’arrive en été de me rendre au bord de la jetée. On l’appelait le Port. Le lieu n’avait plus du port que l’odeur (un mélange de fraîcheur marine et de puanteur d’égout enrobée d’effluves de kérosen) ainsi que deux ou trois barques sommeillant au rythme engourdi des vagues.

Anqiq, Morrisqua, Boumba… Les plongeons comiques des jeunes nageurs offraient un spectacle digne d’intérêt. J’observais ces automates désarticulés se tortiller dans les airs avant de se figer brusquement, comme terrassés par une syncope, dans une position qui donnait le nom de leur acrobatie; ils s’aplatissaient ensuite sur la surface de l’eau en produisant un claquement qui permettait de mesurer la sévérité de la gifle marine.

Une braise s’enflamma et s’illumina. Un craquement de paille. Une bouffée de fumée amère me brûla la gorge. Je ne fumerai plus ce tabac de contrebande, avais-je décidé avant de jeter à l’eau la cigarette  incriminée.

En observant le mégot flotter bercé par le roulis serein des vagues, il me vint une idée singulière et évidente: « ces vaguelettes doivent arriver de l’autre bout de la mer. Et avant d’arriver aux côtes du continent d’en face, elles étaient parties de ce point et ainsi de suite… Elles sont une force emprisonnée entre deux rives. Elles peuvent se déplacer avec plus ou moins de vitesse mais parcourront toujours inlassablement le même trajet dans les deux sens. »

« Ces vagues sont un homme qui court d’un mur à l’autre en se cognant la tête à chaque obstacle. » La métaphore me paraissait bien trouvée.  « Les yeux embuée de sang, le visage sans forme, le crâne défoncé, sa tête est une pastèque trop mûre. » J’étais assez fier de cette deuxième figure, je la trouvais très expressive et curieusement peu galvaudée. Je me demandais si, à travers l’histoire des littératures, un homme avait déjà eut à décrire mon personnage. Je me demandais si l’on pouvait penser à une autre image que la pastèque trop mûre pour désigner sa tête.

Je n’en savais rien. J’avais trop lu pour ne pas soupçonner que le monde des idées était une répétition infinie ;  et je n’avais pas assez lu pour connaître les variations infimes qui font que la répétition n’est jamais identique.

L’homme à la tête de pastèque trop mure se cognait de plus en plus violemment.

Et je syllabisais, et je sybilisais et je semblantais… Je me faisais poète devant sa fuyante figure en sang. A chaque impact, dans l’éclat de la douleur, des images sans âge apparaissaient. Le sang de l’homme irriguait les fontaines d’Al Hamra au crépuscule d’un jour gorgé de soleil. Le sang de l’homme courrait dans le Nil, le sang de l’homme irisait la Seine d’un arc en ciel écarlate.

L’homme criait et son cri était une étrange cacophonie. Son cri était un chant. Un chant aux voix multipliées. Etait-ce l’effet des terres qui l’encerclaient  ou un réel pouvoir de l’homme à la tête de pastèque trop mûre ? Des milliers de voix jaillissaient de sa gorge. C’était « le chant du monde ». Un interminable crescendo vers un point d’orgue inconnu.

Boumba ! L’homme explosa. Un dernier plongeon. Un garçon chétif venait de plonger en provoquant un bruit  de tonnerre et un remous inattendu à la surface. Il remonta après une brève et inquiétante disparition et recevait dignement les félicitations de ses concurrents.

Et l’homme à la tête de pastèque trop mûre ? Ce devait être une hallucination… ou une métaphore. Une vue de l’esprit.

Revenir au sommaire: Tératologie: quelques textes monstrueux.

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