Guéguerre dans l’andalou!

Guéguerre dans l’andalou!

Il y a des personnages dans le monde de la musique arabo-andalouse qui font plaisir à écouter, pour leur savoir, leur cohérence, leur pédagogie… Et ces personnes sont rares. La pratique musicale se fourvoie souvent dans le conservatisme aveugle et la répétition stérile. Parmi ces personnages il y en a deux que j’apprécie particulièrement: Rachid Guerbas et Nouredine Saoudi. Le problème est que ces deux personnages ne s’apprécient manifestement pas mutuellement.

Les deux apportent un souffle nouveau à cette musique qui souvent sent la naphtaline, les napperons poussiéreux et les bibelots abimés par le temps dans un intérieur typique de la vielle Casbah. Les deux hommes tentent à leur manière de redonner vie à cette forme musicale qu’on appelle Nouba. Les deux ont tenté de recomposer des nouba à partir de fragments de mélodies et de textes. Ils ont même composé des noubas inédites. Et ça, mine de rien, ça ouvre une voie extrêmement intéressante.

Le hic est que ces deux têtes pensantes (qui n’apprécieront sûrement pas que je les compare dans un article mais je fais ce que je veux c’est mon blog) ne collaborent pas énormément et chacun  ne rate jamais une occasion pour dire tout ce qu’il pense du travail de l’autre… et il en pense rarement du bien!

Jugez vous-même:

Noureddine Saouli

Noureddine Saoudi

Dernièrement j’ai lu une interview de Noureddine Saoudi dans El Watan du 24 août 2010:

M. Saoudi a également exprimé son mécontentement de voir les trois écoles de musique classique algérienne, Sanâa (Alger), Malouf (Constantine) et Gharnati (Tlemcen) rassemblées dans un même orchestre, appelé l’Ensemble national de  musique andalouse dirigé par Rachid Guerbas. «L’histoire a fait que les trois écoles se démarquent les unes des autres, alors qu’il y a un orchestre dans lequel ces trois écoles jouent en même temps. Je pense qu’il y a quelque chose qui ne va pas là dedans. Pour moi, en tant  qu’interprète de ce genre de musique, cet assemblage représente une sorte de  trahison à la mémoire», a-t-il argumenté.

Saoudi fait allusion (et plus qu’allusion) à l’orchestre national de musique andalouse initié et dirigé par Rachid Guerbas. La querelle tourne autour de l’idée d’Ecole ou de variante de la Musique arabo-andalouse:  Soit il existe Une musique arabo-andalouse et toutes les pratiques musicales dans diverses régions n’en sont que des variantes (Position de Guerbas); ou alors toutes les pratiques musicales sont à conserver en tant que telles et doivent exister de matière autonome (les « écoles »: Malouf pour l’est, Sanaa pour le centre et Gharnati pour l’ouest) et ça c’est la position de Saoudi.

Personnellement (et mon avis n’engage que moi), il est intéressant de combiner ce que peut apporter chaque école pour retrouver la forme cohérente de la Nouba. Il y a des parties de noubas qui ont été sauvegardés dans tel style et pas dans l’autre, il y a des rythmes qui ont été transformés… Donc l’expérience de Guerbas ne me parait pas être une trahison… Pas plus que Bach ne trahit la musique allemande en recopiant les partitions de Vivaldi! Et pour rester dans l’exemple du classique occidental, les forme « Suite » et « Sonate » n’auraient jamais vu le jour si les nations n’apprenaient mutuellement les unes des autre. Aujourd’hui Bach, Vivaldi et Haendel ne sont pas considérés comme des compositeurs de musique allemande, italienne ou anglaise mais bien des compositeurs de Musique classique occidentale qui partagent les mêmes formes.

Rachid Guerbas

Rachid Guerbas

Revenons à nos deux protagonistes. Dans une interview que j’ai réalisé avec Guerbas il avait lancé cette petite pique contre Saoudi:

Je suis très réticent quand je vois certains de nos musiciens issus de la musique andalouse vouloir créer une convergence en allant vers des expressions musicales populaires étrangères, que se soit avec le Flamenco ou le Fado par exemple. Les limites de leur formation artistique aboutissent à n’imposer à nos musiciens que ce seul « choix ».

Ces musiques traditionnelles sont plutôt du registre des musiques populaires, avec leurs propres modes de développement et une grande importance accordée  aux textes. C’est pourquoi cet échange entre musique savante modale et musique populaire tonale qui ne s’inscrit pas dans la sphère de la création me parait inapproprié du fait des niveaux inégaux de structures, de formes et de l’élaboration dans l’écriture. Ai-je le droit de penser que le ketchup n’apporte rien de bon à notre ancestral et merveilleux couscous ?

Le ketchup dont il est question est l’expérience réalisé par Noureddine Saoudi avec la légendaire chanteuse de Fado Amalia Rodrigues. Le même Saoudi a aussi participé récemment à un concert Flamenco-fusion de Titi Robin à Alger. L’idée de Saoudi est que les musiques de la méditerranée peuvent communiquer et échanger quelle que soit leur nature. Guerbas quant à lui défend l’idée que le communication ne peut se faire que dans des conditions précises qui respectent l’essence de chaque musique. Autant dire pas de fusion.

Personnellement, je trouve que l’initiative de Saoudi est salutaire… et puis on ne peut pas contraindre un artiste au respect stricte des normes formelles. Un musicien est influencé par tout ce qu’il écoute, sa musique change au contact des autres et c’est ce qui lui donne vie. Je veux dire, je n’attends pas de l’artiste qu’il  soit certifié musicologiquement halal. Il fait ce qu’il veut.  Prenons un exemple qui n’a rien à voir, Piazzolla le plus célèbre compositeur de Tango du XXème siècle était très mal vu par les puristes de ce genre. Et pour cause, ce compositeur empruntait des éléments du jazz, du classique et même de la musique populaire juive. Aujourd’hui si le tango est joué dans le monde entier c’est grâce aux compositions de Piazzolla. Et les puristes le remercient à titre posthume!

Je pense enfin que ces deux messieurs, Saoudi et guerbas, peuvent apporter beaucoup à la Musique Arabo-andalouse. Leurs travaux sont vraiment passionnants. Mais ils devraient plutôt conjuguer leurs efforts pour arriver à sortir cette musique d’une léthargie qui n’aura que trop duré. Les deux sont d’accord pour aller vers plus de professionnalisme et de rationalité. Peut importe le chemin suivi on a hâte d’y arriver.

Finissons sur cette belle citation à méditer: « La bouse de vache est plus utile que les dogmes : on peut en faire de l’engrais. » Si vous trouvez l’auteur de cette citation vous gagnez une boite de Qalb el’louz.

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